Un matin ordinaire.
Ça faisait trois cent cinquante mètres que j’avais quitté la maison. Chaussée de mes baskets et de mes écouteurs, je suivais mon chien Django d’un pas rapide. Il n’avait pas besoin que je lui indique le chemin, ce circuit c’est le sien, il le connaît par cœur. C’est le mien aussi, notre rendez-vous quotidien. Ensemble, mais chacun profitant du moment à sa façon : Lui, sniffe, lèche et vidange pendant que je souffle, gaine et accélère.
C’était une balade du chien donc.
La balade du chien, j’ai mis du temps à le comprendre, est une arme très efficace dans la lutte contre la morosité. Une sorte de prozac naturel. La balade du chien est aussi une opportunité, pour moi, d’écouter ce que je veux, toute seule, sans l’enfant qui préfère qu’on mette Théodora maman plutôt steuplé ou mon mec qui bosse dans la musique et auquel j’essaie encore de faire croire que je suis plus Boléro que Gitano, Janis plutôt que Céline.
J’avais eu l’occasion cet hiver, lors de ma phase Podcasts de cul, de m’assurer de la réelle étanchéité de mes écouteurs. Je les avais tenus à bout de bras, volume au max, pendant que Sophie, 39 ans, secrétaire médicale, relatait son expérience de candaulisme dans un hôtel du Cap d’Agde. L’absence de réaction de mon mec, assis à côté de moi, prouvait l’efficacité du système audio en termes de respect de l’intimité auditive. La bande-son de la balade du chien est variable, récits de vie ou conseils beauté, méditation, développement personnel ou rattrapage des grands classiques de la littérature. Là, j’étais dans une phase musique et je me suis autorisée un petit voyage en Variété française.
J’aime les plongeons en nostalgie, ceux qui m’envoient direct dans les bras de mon amoureux de seconde au lycée Picasso ou dans les bars de la rue Jaurès en compagnie de mes copines de promo. J’y retrouve avec tendresse la jeune femme naïve que j’étais. Je chante avec mamie, et, pendant trois minutes vingt-sept, elle est à nouveau en vie. Je berce tendrement ma fille jusqu’à ce qu’elle s’endorme, sa main minuscule autour de mon index. Je revis, sur trois couplets et quatre refrains, la douce souffrance d’un amour déçu et les combats que j’ai menés, toujours le poing levé.
Depuis le début de la balade du chien, j’avais lu la lettre de Goldman qui voulait me revoir et pas par hasard, Francis m’avait rappelé que si je pleurais pour un garçon, j’étais pas la dernière et que, souvent, les poissons sont bien plus affectueux. Je venais de comprendre que je ne changeais pas, que je mettais juste les costumes d’autres sur moi, quand l’intro du morceau suivant m’a propulsée, en une demie seconde, dans la chambre que j’occupais enfant, dans le Pas-de-Calais. Allongée sur mon lit, j’ai scanné la pièce à travers les yeux de la gamine que j’ai été. Mon tee-shirt Waïkiki traînait sur la chaise du bureau. Il y avait sur l’étagère, la collection de Tintin héritée de mon père et l’exemplaire des dix petits nègres qu’on étudiait cette année là en français. Les héros de 21 Jump Street faisaient la une du télé Z qui traînait sur la pile de Jeune et jolie. Un sac à dos marron attendait le départ pour le collège et, au-dessus du vélux grand ouvert, trônait, telle une icône en son église, un poster de chanteur, manteau noir et bandana autour du cou. Cheveux fous et regard insolent.
Django envisageait un poteau. L’étendue d’herbe sur la droite venait d’être tondue par un agent de la ville, quelques oiseaux y cherchaient des vers. J’ai humé l’odeur de l’herbe fraîchement tondue. Les notes de piano, elles, s’égrenaient, vives et organiques. Elles rebondissaient de ma poitrine à ma putain de boîte à souvenirs.
Ses chansons alimentent nombreuses de mes mélancolies et ont nourri quelques morceaux de vie relativement fondateurs, des solitudes assumés ou des moments partagés. Ce rituel estival avec les copains du Kéran, le camping de ma jeunesse, des anciens ados qui continuent à se donner RDV dans dix ans depuis trente ans. Ce 33 tours que ma mère écoutait en faisant le ménage. Ma fille aînée qui réclamait Qui a le droit en guise de berceuse. Ces centaines de kilomètres en voiture, à tue-tête, pour animer la route des vacances. J’étais à une double croche de fermer les yeux pour laisser la musique s’emparer de moi. Suzette me saluait, son caniche Eustache sous le bras. Les mots étaient là sur le bout de mes lèvres et juste avant qu’il ne me dise qu’on aurait pu se dire tout ça, ailleurs qu’au café d’en bas, j’ai saisi mon téléphone et cliqué sur “suivant”.
Oui, je t’ai nexté Patrick. D’un simple petit coup d’index sur mon écran fissuré. Je t’ai effacé machinalement, sans état d’âme. Je t’ai zappé d’un geste réflexe acquis à la longue. Parce que, Patrick, si seulement t’étais le premier… On a appris depuis longtemps que l’homme et l’artiste ne faisaient qu’un. L’artiste et sa bite aussi. Non, t’es pas le premier à concevoir le non d’une femme sans valeur. Pardon, le non de plusieurs dizaines de femmes, sans valeur.
Je t’ai gommé tout simplement parce que non, on ne sépare pas l’artiste de l’homme, Maurice Benguigui.
Par précaution, avant que l’algorithme ne me balance un petit Jean-Luc Lahaye, j’ai fourré mes écouteurs dans ma poche et, une fois n’est pas coutume, j’ai terminé la balade du chien au son de mes pensées. Je parcourais mentalement les productions artistiques auxquelles j’ai renoncé depuis ce soir d’été 2003, quand Cantat, un sordide type jaloux, avait massacré sa compagne dans un hôtel en Lituanie. Des rappeurs, des acteurs, des musiciens, des réalisateurs… Ceux dont on est sûrs, ceux qui sont présumés innocents mais quand même, ceux qu’on n’aurait jamais soupçonnés, ceux pour qui, en vrai, c’est pas tellement surprenant, hein Maurice ?
Arrivée chez moi, j’ai détaché le harnais de Django, lui ai rempli son abreuvoir. La balade du chien était terminée. La ballade du chien, elle, ne résonnerait plus à mes oreilles.
…
– T’as vraiment plus jamais écouté Cantat depuis 2003 maman ?
Ma fille, face à mon ordinateur laissé ouvert sur la table de la terrasse, venait de lire mon dernier paragraphe. Je l’ai regardée, les yeux rétrécis. Plus contrariée par sa question que par le fait qu’elle ait lu mon texte sans autorisation. Je n’ai pas eu le temps de lui faire de remarque car elle a repris:
– Nan, parce que, bon, je suis née en 2009. Et je crois bien en avoir déjà entendu, moi, du Noir Dés’, à la maison quand j’étais petite.
Elle ne cherchait pas à me déstabiliser. Elle voulait savoir. Pour de vrai. Pendant quelques secondes, j’étais tentée de lui dire que c’était sûrement avec son père, et puis je me suis rappelée que l’honnêteté faisait partie des trucs plutôt cools à lui transmettre pour lui suite de son parcours.
– Moi, j’ai éliminé Nekfeu et Lomepal, par exemple. Plein d’autres aussi, mais tu connais pas. Maintenant, quand je les entends, je peux pas m’empêcher de me dire “agresseur sexuel, agresseur sexuel !”. Ça te fait pas ça toi ?
– T’écoutes plus du tout, du tout ?
– Nan.
– Même quand t’es toute seule et que personne ne sait ?
– Nan.
Décidément, on a fait du bon boulot avec cette enfant. Son sens moral est bien plus développé que le mien. J’ai fermé le carnet qui traînait à côté de mon ordinateur avant qu’elle ne puisse y poser les yeux. J’y avais tenté une hiérarchie maladroite des raisons possibles d’envoyer un artiste aux oubliettes. J’y considérais, par facilité intellectuelle, que tenir des propos discriminatoires était moins grave qu’une agression sexuelle. Une excuse pour continuer à porter mon sweat Harry Potter. J’y notais aussi ce conflit intérieur qui m’animait depuis la balade du chien: cette oscillation entre ma détermination à soutenir les victimes et mes futurs besoins de voyages dans le passé.
…
Hier soir, assise sur mon vélo, je réfléchissais encore à cette question du renoncement. Freud a dit que “nous ne savons renoncer à rien. Nous ne savons qu’échanger une chose contre une autre”. Cette idée a pris tout son sens quelques minutes plus tard quand je suis arrivée à destination. Mon appli géo-vélo me félicitait car mon trajet avait permis l’économie de 42 grammes de CO2. L’équivalent de trois morceaux de vache. Comme j’en mange pas, j’ai un crédit de trois bouchées, si ça intéresse quelqu’un…
En enlevant mon casque, je me suis demandé si un indice carbone de la Cancel culture pourrait me permettre, sans culpabilité, de m’offrir encore parfois, un petit bond dans le temps. Un album des Vulves Assassines contre l’intro de Qui a le droit, un morceau d’Angèle contre Un jour en France, exactement comme la bouteille le verre de Quincy que je m’enfile déguste le vendredi soir sous prétexte que j’ai fait mes 8000 pas dans la journée ? Une sorte de compensation de la morale pour me permettre des nuits sereines, une décarbonation de mes tentations les plus viles.
…
Quelques heures plus tard, allongée dans mon lit, mon lit d’adulte cette fois, le sommeil ne voulait pas de moi, mon mec rêvait depuis longtemps. J’ai eu envie de retourner dans ma chambre d’enfant. Sans grand effort, la pièce m’est à nouveau revenue, mais quelque chose avait changé. Le filtre de la Cancel culture offrait un tout autre spectacle, les goodies en plastique ne prenaient plus la poussière sur ma table de chevet. Tintin n’allait plus au Congo et les Dix petits nègres avait changé de nom. Que devenait mon passé si je devais effacer mes références culturelles les unes après les autres? J’aurais pu me mettre à pleurer si Laurent n’était pas venu me souffler à l’oreille que c’était juste du vague à l’âme teenager. La nostalgie de cette époque où je croyais savoir tout sur l’amour depuis toujours. Une mandarine et une coquille de noix bleu marine attendaient sur le bureau que je les glisse dans mon sac à dos. La photo de cette petite brune enroulée d’un drap qui courait autour de moi et toutes ces peintures, ces crayons que je me collais sur la figure, jonchaient la pièce… Le sommeil approchait. J’ai souri, j’avais des projets pour la terre, pour les hommes comme la nature et Maurice et ses potes, eux, n’en faisaient plus partie.
Francis, Jean-Jacques, faites pas les cons !