“Ta deuxième vie commence quand tu comprends que tu n’en as qu’une”
Vous est-il déjà arrivé de ressentir ce vertige en pensant aux différents Vous du passé ? Vous arrive-t-il d’être troublé ? Perdu dans cette impression paradoxale que ces Vous sont d’autres personnes que vous avez vaguement connues? Je me souviens comme si c’était hier d’événements très vieux. Des expériences vécues, des pensées qui m’ont traversée, des conversations avec les personnages de mon existence. J’ai parfois du mal à concevoir la continuité entre tous les Moi qui ont jalonné ma route jusqu’à aujourd’hui. Pour autant, je n’ai jamais imaginé que je pouvais avoir une deuxième vie. J’ai la sensation d’en avoir toujours puisé toute la moelle et prendre conscience de ma mortalité n’a rien changé à cette soif. Il m’arrive, et c’est sans doute un défaut de langage, de parler de mon “ancienne vie” lorsque j’évoque les années que j’ai partagées avec Antoine. Ce n’était pas une autre vie. C’était ma vie. La même. C’était le même livre. J’en étais juste quelques chapitres plus tôt. Ce sujet a beaucoup occupé mon esprit cette semaine et ma conclusion, c’est que je préfère plutôt parler du premier jour du reste de sa vie. Cette conception me plait davantage car elle offre la possibilité d’avoir un nombre incalculable de premiers jours du reste de sa vie. À chaque nouvel apprentissage en fait. On a tout le temps le pouvoir de ré-orienter son trajet. Je me suis rappelée d’un de ces moments récemment et c’est en lisant le journal que ça a commencé.
– Mais maman ! C’est quoi ces nouvelles lunettes ? On dirait une grand-mère !
Installée sur la terrasse, un café dans la main, le journal étalé sur la table, je profitais de la quiétude de ce matin d’août. Depuis le départ de Régis et de ses outils à énergie fossile, les petits-déjeuners dans le jardin ont repris tout leur intérêt. La remarque de Joséphine sur mes loupes de presbyte, achetées quinze balles chez l’opticien, était donc, ce matin-là, ma seule mouche du coche. J’ai balayé son commentaire d’un hochement de tête, elle m’a embrassée en souriant – ça va je rigole-, s’est servi un café puis s’est assise dans la balancelle. Une fois son casque ajusté sur les oreilles, son pouce a entamé une chorégraphie lente mais régulière, offrant à ses yeux tout juste ouverts, le défilé de vidéos de son compte Tik-tok. Tik-tok, par je ne sais quel prestige, a réussi à faire croire aux ado qu’il était le seul fournisseur d’informations valable, détrônant Wikipédia ou notre meilleur ami Google, celui que nous, les darons, citons encore quand on veut vérifier quelque chose. Dans la bouche de Joséphine, une phrase sur deux contient “je l’ai vu sur tik-tok”. Maman, on devrait essayer cette recette que j’ai vue sur tik-tok. Ça ? Mais c’est une trend sur Tik-tok ! Tu sais qu’un nouveau pont va relier la Sicile à l’Italie ? Je l’ai vu sur Tik-tok. C’est comme si à elle seule, l’application résumait tous les internets… En l’observant, zombifiée devant son écran, j’ai eu hâte qu’elle retourne au lycée pour reprendre le cours normal de son existence. Mais, je me suis aussitôt rappelée que ça voulait dire que, moi-aussi, je devrais reprendre le cours normal de la mienne et l’idée a provoqué une micro dépression de quelques secondes que j’ai soignée en parcourant des yeux la verdure alentour. Même si certaines espèces commencent déjà à décliner à cette époque de l’année, le décor luxuriant de mon jardin nous offre encore cette bulle d’intimité qui nous cache du regard des passants, me faisant souvent oublier que je vis en ville. J’ai inspiré lentement par le nez, soufflé tout aussi lentement par la bouche et après trois cycles de respiration, j’étais à nouveau détendue, en vacances, à mille lieues de mes CE2. Mes loupes sur le nez donc, j’ai repris mon journal. Les vacances d’été sont le seul moment de l’année où je prends le temps de le lire du début à la fin. De l’édito au portrait de la quatrième, de l’actu mondiale à la fête à la sardine du bled d’à côté, tout y passe. J’en étais à la nécro quand une voix m’a interpellée: Cachée derrière la vigne qui domine la clôture, Ute me saluait.
– Coucou ! Y a quelqu’un ?
En quelques secondes, j’étais sur le trottoir, ce même trottoir où je l’ai rencontrée la première fois, il y a déjà plus de trois semaines. Je n’étais pas plus élégante que ce jour-là et elle, bien qu’elle portait un casque de cycliste, l’était toujours autant. Quelque chose avait changé cependant. Ma jalousie superficielle avait disparu. Nous avions, depuis, franchi cette frontière de l’apparence et de la première impression. Moins complexée, j’étais néanmoins toujours aussi fascinée par sa grâce et par l’harmonie parfaite des traits de son visage.
– On rentre bientôt à Berlin. On voudrait vous inviter à dîner avant de partir.
Cette phrase était lourde de sens. Non seulement cela signifiait que Régis n’allait pas tarder à reprendre possession de la rue, mais cela fit, instantanément, réapparaître le visage de mes élèves, tout autour de Ute. Cela dit, l’invitation était charmante. Nous avons donc fixé la date à vendredi prochain. Je l’ai regardée enfourcher son vélo et quand elle a tourné au coin de la rue, je suis allée me replonger dans la page des obsèques.
…
Le soir tombait et sur la place, un guitariste, assis contre la façade d’une vieille maison à pans de bois, faisait la manche en proposant des reprises des standards de jazz. Il était plutôt doué et aurait pu remplir son chapeau assez vite si la chaleur n’avait pas envoyé les touristes sur les plages. J’habite une ville que l’on visite les jours de bruine ou pour les événements culturels. D’ailleurs, depuis que les comédiens ont remballé leurs costumes et toute leur magie, la ville me semble toute triste. Le festival étant terminé, Yvan a pris quelques jours. L’édition de cette année a été un vrai succès. La presse a été plus qu’élogieuse, tant sur la qualité des spectacles que sur l’organisation générale de l’événement. Assise en face d’Yvan, à la terrasse d’un restaurant qui donne sur le parvis où seul un couple d’amoureux marchait main dans la main, j’avais du mal à me dire que quelques jours plus tôt, des centaines de spectateurs avaient ri, pleuré, dansé ou rêvé au rythme des pièces qui s’étaient jouées là, en plein air. Je venais d’entamer une diatribe contre le théâtre codifié des scènes nationales au profit de celui de la rue, tellement plus riche, plus vivant et plus libre quand le serveur est arrivé, une bouteille de Pinot gris à la main.
– Monsieur ? Je vous fais goûter le vin ?
Il était sur le point de verser quelques gouttes dans le verre d’Yvan, puisqu’il est bien connu que les hommes goûtent mieux le vin que les femmes, quand Yvan l’a arrêté, agacé par cette convention machiste:
– Non, non. C’est Madame qui teste.
Bien que totalement incapable de discerner un grand cru d’un petit vin de table, j’ai fait tourner mon verre d’une main experte en souriant à mon mec. C’était plus pour avoir l’air de m’y connaître que pour aérer le breuvage et ça le faisait rire à chaque fois. De toute façon, je l’aurai avalé, même avec un léger goût de bouchon parce que jamais je n’oserais renvoyer un vin dégueulasse. Je préfère mon propre embarras à celui que je pourrais provoquer chez quelqu’un d’autre. Le serveur a souri poliment, nous a servi tous les deux et a filé vers une autre table.
– Tu te souviens de M. Le Guen ?
Lorsque je vivais avec Antoine et les filles, nous avions pour voisins le couple Le Guen. Ils avaient déjà plus de soixante-dix à l’époque. Et malgré cette génération d’écart entre nous, nous avions développé une sorte de relation amicale teintée d’une distance pudique qui témoignait du respect mutuel que nous avions les uns pour les autres. Nous avions été capables d’entraide, partagé des goûters à l’occasion, et avec M. Le Guen, passionné de jardin, nous nous échangions des graines et des boutures. Je ne les avais pas revus depuis le jour où j’avais quitté notre maison, mais sa femme et moi on avait continué à s’écrire de temps en temps. S’écrire. Avec un crayon et du papier. À l’ancienne. Elle disait qu’à son âge, il était trop tard pour se mettre à l’informatique et elle aimait tellement écrire à la plume que ç’aurait été dommage de se priver d’un tel plaisir. Pour les fêtes, aux changements de saisons ou lorsqu’elle partait en vacances, elle sortait son papier à lettre ou achetait une jolie carte postale à mon intention.
– M. Le Guen ? Le frappadingue qui s’était caché dans la cabane des filles le jour de ton déménagement ?
– Oui. Celui-là. Et bien, il est mort. J’ai lu ça dans le journal ce matin. Y a ses funérailles jeudi.
– Tu vas y aller ?
– J’y ai réfléchi toute la journée et je crois que j’ai besoin d’y aller. Oui.
Sur ces paroles, Yvan a levé son verre et nous avons trinqué à M. Le Guen. Lorsque nous sommes rentrés à la maison quelques heures plus tard et alors qu’Yvan essayait de reproduire à la guitare, Autumn leaves, l’un des morceaux du type qui faisait la manche devant le resto, j’ai attrapé mon carnet pour y rédiger la liste des trucs farfelus qu’avait fait M. le Guen quand j’étais sa voisine : se déguiser en épouvantail pour faire fuir les merles de son potager, se balader dans la rue en peignoir et chapeau haut de forme, chanter des chansons paillardes sur le perron de sa maison… Et puis, inévitablement, m’est revenue en mémoire sa dernière partie de cache-cache, le jour de mon déménagement. Ce jeu dans lequel j’avais été embarquée malgré moi… Se cacher, c’était une de ses activités préférées et Mme Le Guen le trouvait toujours en quelques minutes. Pas ce jour-là.
Notre maison, celle qu’Antoine, les filles et moi avions habitée, venait d’être vendue. Nous étions sur le point de partir pour signer chez le notaire et notre voisine cherchait son mari en vain. C’est Joséphine qui l’avait retrouvé dans sa cabane, perchée dans un arbre du jardin. Je n’avais plus repensé à ce moment depuis bien longtemps. Si longtemps que je ne parvenais plus à savoir si je l’avais vécu ou si mon cerveau l’avait inventé de toutes pièces. Alors que j’étais montée dans la cabane pour le faire descendre, M. Le Guen m’avait prise pour sa mère m’offrant symboliquement la possibilité de dire au revoir à mon petit garçon disparu bien trop tôt et dont la mort prématurée m’avait reliée à Antoine trop longtemps et pour de mauvaises raisons. C’était grâce à M. Le Guen que j’avais pu partir le cœur plus léger. M. Le Guen, le frappadingue, avait, en quelque sorte, ouvert la porte du reste de ma vie et m’avait encouragée à poursuivre le chemin, en laissant mes chaînes sur le bas-côté.
J’ai passé la nuit suivante avec mes fantômes. J’ai bercé Roméo au creux de mes bras, je me suis promenée au parc Barbieux avec mon grand-père, j’ai longuement échangé avec ma tante… Mon esprit a convoqué, tour à tour, tous mes absents. Chaque nouvelle mort me fait toujours cet effet-là. Plus on vieillit, plus le nombre de nos disparus augmente et plus longtemps durent ces rendez-vous.
…
Jeudi dernier, je me suis préparée à partir pour l’église. J’ai enfilé une robe noire de circonstance, me suis attachée les cheveux en un chignon simple, j’ai chaussé mes lunettes de soleil et au moment de quitter la maison, Yvan m’a arrêtée:
– T’es sûre que tu ne veux pas que je t’accompagne ?
J’étais sûre. Il l’a compris en me regardant et n’a pas insisté. M. Le Guen, Roméo… Tout ça, c’était ma vie d’avant. Et ces adieux, je n’avais besoin de personne pour les faire correctement. La canicule s’est installée sur tout le pays et pour éviter d’arriver en nage, j’ai décidé de prendre les transports en commun. Assise sous l’abribus, je regardais la rue déjà brûlante alors qu’il était à peine dix heures. Aucun nuage ne traversait le ciel, fait assez rare dans notre région pour être souligné, et des volutes de chaleur s’évaporaient du goudron. J’étais en train de me dire qu’il était plus facile pour les vivants de perdre un être cher par beau temps plutôt qu’un jour de pluie. Mieux valait mourir à la belle saison qu’un sombre lundi de novembre. Le travail de deuil doit être plus facile quand le monde est rempli de couleurs. J’allais sortir mon carnet pour noter cette idée quand mon téléphone a vibré. C’était Flo qui m’envoyait un SMS.
Salut. J’ai un désistement pour un voyage entre
meufs la semaine prochaine.
Quatre jours à Barcelone.
Je te mets sur la liste.
Prépare tes affaires.
Ce n’était pas une question. Elle avait décidé pour moi. Elle l’avait toujours fait, passant outre mon avis. Pendant de longues années, je l’avais laissé faire parce que c’était confortable de se laisser embarquer et ses arguments étaient toujours convaincants : ce resto est incroyable. Nan, je préfère carrément cette plage. J’ai trop envie de voir ce film, je nous ai pris des places. Et quand j’étais encore avec Antoine, elle m’offrait les moments de liberté dont j’avais besoin et des alibis quand ils étaient nécessaires. Seulement, depuis quelques années, je me sens envahie par ses désirs et ses injonctions. Je lui ai donc répondu que je n’étais pas dispo, qu’avec Yvan, nous avions des trucs de prévus et que, de toute façon, je consacrais mon été à l’écriture. Tu le saurais si tu m’écoutais d’ailleurs… J’ai lancé mon téléphone au fond de mon sac et me suis engouffrée dans le bus. J’avais plus important à faire que de me prendre la tête avec quelqu’un. Arrivée devant l’église, Flo n’était déjà même plus un souvenir.
J’ai souvent imaginé mes propres funérailles. C’est quand même hyper frustrant de ne pouvoir y assister et d’engranger, avant le grand départ, un maximum d’amour : regarder couler les larmes des gens qui nous ont réellement aimés, entendre les morceaux qui ont ponctué nos vies, écouter les souvenirs qu’on ignorait partager avec certains… Ça ferait du bien aux morts de partir, l’égo gonflé à bloc. Si M. Le Guen était présent à ses obsèques, il a eu de quoi partir heureux. C’est ce que j’ai raconté à Yvan en rentrant quand il m’a demandé comment s’était passée la cérémonie.
– L’assemblée n’était pas très importante mais, ceux qui étaient là avaient des tas d’anecdotes à raconter.
– Tu connaissais sa famille ?
– Non. Juste sa femme. Ils n’ont jamais eu d’enfants. Je le savais depuis longtemps, ça. Elle m’a invitée à prendre un café chez elle. Je vais y aller cette semaine. Elle a quelque chose à me donner apparemment.
– Tu sais ce que ça peut être ?
Je n’en avais aucune idée. J’ai quelque chose pour vous. C’est tout ce qu’elle m’avait dit.
…
Cette route, je l’ai empruntée des centaines de fois. Peut-être même des milliers. Il y a une époque où je la connaissais si bien que j’aurais pu la parcourir les yeux fermés. Si conduire les yeux fermés n’était pas si dangereux, évidemment… Bien qu’il soit à quelques kilomètres de ma nouvelle adresse, je ne suis jamais retournée dans le quartier où nous vivions avec les filles et Antoine. Je n’ai jamais eu envie de revoir ma maison, parce que ce n’était plus ma maison justement et que je préférais l’imaginer toujours la même, sans aucune trace des aménagements qu’auraient pu y faire les propriétaires suivants. C’est pour ça que j’ai pris une rue adjacente pour rejoindre la maison des Le Guen. Nous étions voisins par le jardin, je pouvais tout à fait aller chez eux sans avoir à regarder mon passé. Pourtant lorsque je me suis garée, mon cœur s’est serré. La magnifique roseraie de M. Le Guen que j’admirais si souvent avait déjà perdu de sa superbe. Les fleurs fanées n’avaient pas été retirées des arbustes et les rejets poussaient de manière anarchique en dehors des plates-bandes prévues à cet effet. La porte en bois, arrondie et surmontée d’une arche de pierre, typique des maisons du coin, me rappelait toujours l’entrée d’une maisonnette de conte de fées. À droite du seuil, la sculpture d’un crapaud a coassé. J’ai souri et attrapé le heurtoir pour signaler ma présence à Mme Le Guen. Affaiblie, mais souriante, elle est apparue, le dos bien droit, sa canne dans la main gauche.
– Bienvenue ma chère. Je suis bien contente de vous voir ici.
Même si nous n’avions jamais eu de contact physique, un élan que je ne saurais expliquer m’a poussée vers elle. Je l’ai saisie par les épaules et l’ai serrée longuement dans mes bras. Elle était si frêle que j’aurais pu la casser. C’est quand je me suis fait cette remarque que je l’ai enfin lâchée. Mon attitude inédite aurait pu la déranger mais elle m’a souri et nous sommes entrées chez elle. Ce n’était plus que chez elle désormais et cette idée ne me quittait pas. Pourtant, c’était comme si M. Le Guen était toujours là. Ses sabots étaient posés sur le tapis devant la porte qui menait au garage et je m’attendais à le voir les enfiler pour aller cueillir des légumes dans son potager. Mes yeux se sont embrumés. Mme Le Guen a vu mon regard sur les bottes.
– Vous savez ma chère, il a eu une belle vie. Bien remplie. C’était un homme charmant et il n’aimerait pas qu’on le pleure trop longtemps.
J’ai frotté rapidement mes yeux, plutôt mal à l’aise. Nan, mais c’est pas elle qui va te consoler non plus ? Ressaisis-toi bordel ! Change de sujet…
– Asseyez-vous ici, je vais vous apporter du thé.
– Non, je ne vais pas m’asseoir pendant que vous me préparez du thé. Je viens avec vous et vous me donnez les consignes.
Malgré la saison, la cuisine sentait la soupe. Sur la table, un bouquet de fleurs méritait d’être jeté. J’ai tiré une des chaises et Mme Le Guen s’y est installée. Pendant que l’eau chauffait dans une casserole, j’ai attrapé le bouquet.
– Où souhaitez-vous le jeter ?
– Le compost au fond du jardin mon petit. Mais vous n’avez pas à faire ça vous savez.
Je suis passée de Ma chère à Mon petit… J’ai posé le bouquet sur la terrasse, je le jetterai plus tard, au moment de partir.
– Tenez mon petit, ouvrez donc ce tiroir là, sous la cafetière. C’est là qu’il y a votre enveloppe. Je ne savais pas trop à qui elle était destinée mais c’est quand je vous ai vue l’autre jour que j’ai compris.
J’ai obéi à mon ancienne voisine et ouvert le tiroir. À l’intérieur, des effets personnels que j’ai imaginés appartenir à son mari : une paire de lunettes, un pilulier encore plein, un petit carnet à dessin, une boîte de couleurs et une enveloppe A4 que j’ai sortie en prenant garde de ne pas la plier. Au centre, était inscrit, d’une écriture tremblante : Pour ma maman, cachée en haut de l’arbre. Le nœud dans ma gorge est alors revenu, et c’est les mains moites que j’ai ouvert l’enveloppe. J’ai fait glisser la feuille de papier épais qui s’y trouvait pour y découvrir un dessin à l’aquarelle. Un dessin de ce lieu que je ne voulais pas revoir mais qui, visiblement, comptait autant pour moi que pour lui : la cabane de mon ancien jardin. Cette fois, je n’ai pas essayé de retenir mes larmes et c’est avec une force insoupçonnée que Mme Le Guen est venue me serrer dans ses bras.
– Ça va aller mon petit.
Mon petit…
– Je suis plus grande que vous je vous signale.
Ma dernière remarque a mis fin à l’étreinte et nous avons ri toutes les deux de bon cœur. Le thé était prêt et nous l’avons dégusté en se remémorant nos souvenirs communs. Je l’ai surtout écoutée me parler de son mari. Sa voix était calme et aucun sanglot ne perturbait son récit. Ça devait être ça la sagesse. Accepter qu’un jour le livre se referme.
– Cette aquarelle, là, sur le mur, c’est aussi M. Le Guen qui l’a peinte ?
– Oui bien-sûr. Ces dix dernières années, il en peignait une par jour. D’ailleurs, vous voyez le carton à dessins, là dans le couloir ? Il en contient une bonne partie. Vous pouvez les prendre si ça vous intéresse.
Quand j’ai pris congé de Mme Le Guen, j’avais les bras chargés: en plus des aquarelles, elle avait insisté pour que j’emporte une cagette de légumes et un châle qu’elle avait tricoté. J’ai posé mon enveloppe sur le siège passager parce que ce bien était évidemment plus précieux que les autres. Je lui ai promis de revenir bientôt et, une fois le moteur en marche, j’ai tourné à gauche, et me suis arrêtée quelques minutes devant mon ancienne maison. À travers la végétation, j’ai aperçu la cabane qui avait été repeinte. Ce n’était plus notre cabane, je n’en étais plus la propriétaire depuis des années et les jeux d’autres enfants avaient probablement remplacé ceux de mes filles. Ce n’était plus notre cabane mais elle possédait une partie de nous, une partie de notre histoire. Les lieux que l’on quitte gardent pour toujours une empreinte de tous ceux qui les ont traversés. Je n’avais plus envie de pleurer. La dernière fois que j’étais montée dans cet arbre, j’y avais salué mon fils. Ce jour-là, c’est à M. Le Guen que j’ai fait mes adieux. Puis, sans demander mon reste, j’ai redémarré ma voiture en me récitant cette phrase de Somerset Maugham… “Les choses qui vous échappent ont plus d’importance que les choses que l’on possède.”
à suivre…