Carnet de (non) voyage – épisode 5


“L’âme humaine puise sa substance dans des expériences inédites”

 

     Ne pas parler à n’importe qui. Se méfier des gens qui ne sont pas “propres sur eux”. Éviter les situations dangereuses. Ne jamais prendre de risques inconsidérés. Ne surtout pas traîner dehors une fois la nuit tombée. J’ai grandi dans un bain de craintes plus ou moins justifiées et de mises en garde incessantes. Mon père a toujours eu peur qu’il arrive quelque chose à ses filles. Le monde était une jungle dans laquelle il était préférable de vivre à couvert :  rien de mauvais ne peut arriver, à condition de rester à l’abri dans son nid.

     Bien-sûr, en grandissant je me suis affranchie de toutes ces injonctions à la prudence. Comme tout ado, j’ai tenté des trucs que je n’avouerai jamais à mon père. Pourtant, depuis que je suis moi-même un parent, les craintes paternelles sont devenues miennes et je ne compte plus les nuits d’angoisse à l’idée qu’il arrive quelque chose à mes filles ou même à moi, les laissant prématurément, orpheline de leur maman. Je suis devenue tout ce que mon homologue de quinze ans détestait : une adulte coincée dans des idées préconçues sur la vie et une peur déraisonnable à l’idée que tout puisse s’arrêter d’un coup. Mais je crois que cette semaine, l’univers m’a filé un coup de coude. J’ai vécu une sorte de prise de conscience, une leçon de sagesse dont il faut absolument que je fasse quelque chose…

– Et ton avion ? Il décolle à quelle heure ?

– On devrait pas tarder à embarquer là.

– Et le vol, il dure combien de temps ? Une fois sur place, vous allez circuler comment ? Vous avez prévu un taxi ? C’est quoi déjà l’adresse de ton airbnb ? Et…

– Maman ! Ça va, je suis grande. Je te rappelle que quand t’avais mon âge, t’étais déjà presque maman. Et puis, je suis pas toute seule, Ingrid est avec moi. Et je traverse pas la planète, je te signale.

     Louise, dans l’écran de mon téléphone, avait beau essayer de me rassurer, j’étais flippée. Contrairement à moi, elle adore voyager. Je suis assez contente qu’elle ne me ressemble pas sur ce point. Les voyages forment la jeunesse et avant, rien ne m’intéressait plus que de partir loin de chez moi. Avec Ingrid, elles ont eu le droit de prendre quelques jours pendant la saison pour aller souffler un peu. Elles sont parties jeudi dernier pour Porto. C’est clairement pas le bout du monde, elle a raison. Il fallait que j’arrête de me prendre la tête.

– Tu fais quoi là, maman ? T’es en train de te maquiller ? Tu sors ce soir ? Je suis pas sûre pour la couleur de ton rouge à lèvres, c’est pas très discret, on va voir que ça…

     Mon téléphone était calé entre le robinet et le porte-savon. J’ai suivi son conseil en retirant la couche de rouge corail que j’avais généreusement étalée sur ma bouche.

– Oui, c’est l’ouverture du festival de théâtre. Y a la soirée des partenaires. Je rejoins Yvan tout à l’heure.

– Ah oui ! C’est vrai… J’ai eu Émile ce matin. On s’est laissé des vocaux. Tu vas voir Flo du coup.

     Flo tient une agence de voyages. Mécène du festival depuis ses débuts, elle veille particulièrement au respect de la parité de genre dans la programmation. Elle s’est même pris la tête avec Yvan le mois dernier parce qu’il n’y avait pas assez de femmes dans l’équipe technique. Yvan a bien essayé de lui expliquer qu’il avait fait son possible, et que malheureusement, ce sont des métiers qui sont encore trop genrés, elle lui avait raccroché au nez en le traitant de macho. Il y aurait, au fil de la semaine, plus d’artistes femmes que d’hommes sur scène, ce qui était déjà une belle réussite, mais ça ne lui suffisait pas. Son exagération m’avait agacée. Je n’avais donc pas super envie de la croiser, ni ce soir, ni dans les jours à venir.

– Ça y est, on va embarquer Maman. Je te laisse. Je te fais des gros bisous. Amuse-toi bien surtout.

– OK. Bon vol ma chérie. N’oublie pas de…

– De t’écrire dès que j’atterris. Et de te dire quand je suis arrivée au logement. Tu sais quoi, je vais te partager ma localisation. Tu pourras regarder où je suis à tout moment. Ça te va ?

     Pendant un court instant, j’ai eu la vision de ma mère qui, dans les années quatre-vingt-dix, était parfaitement inconsciente de tous les traquenards dans lesquels je me fourrais. Je me suis ensuite rappelée, qu’en effet, à l’âge de Louise, j’allais devenir mère et qu’en aucun cas, la mienne ne savait ce que je faisais de ma vie, hormis une fois tous les six mois, quand me prenait l’idée de lui téléphoner. Et encore, elle ne savait que ce que je voulais bien lui raconter. De quel droit, est-ce que je demandais à ma fille de me tenir informée, en temps réel, de ce qu’elle faisait et du lieu où elle se trouvait ? Mais bon, après tout, c’est elle qui me proposait. J’ai rien demandé, moi…

– Oui, d’accord, je veux bien. Et comment je fais pour regarder ?

– Dans tes SMS maman, je t’ai déjà montré ! Allez bisous.

– Bis…

     Je n’ai pas eu le temps de terminer, elle avait coupé la visio. J’ai ouvert mon dressing en quête d’une tenue élégante mais décontractée. Ma combinaison rouge était parfaite mais ne masquait pas mon petit bide à bière. Mon bustier avec le décolleté en dentelle aurait été du plus bel effet, s’il ne laissait pas apparaître mon bourrelet du dos. Pendant un quart de seconde, je me suis dit qu’il serait peut-être préférable pour ma silhouette que je me remette à fumer, mais ma raison a repris le dessus et m’a rappelé qu’il valait mieux un peu de gras que les quintes de toux du matin. J’ai attrapé une chemise ample, un pantalon large et j’ai repris mon tube de rouge. Louise a raison, on n’allait voir que ça, ça ferait diversion.

– Bonsoir Madame. C’est au troisième étage sur votre droite. Si besoin, vous avez un ascenseur par ici. Bonne soirée Madame.

Madame. Je t’en foutrais des “Madame”.

– Merci Beaucoup. Bonne soirée également.

Je boirai un verre à ta santé pendant que tu feras le pied de grue derrière ton comptoir. Gamine ! Un ascenseur… Nan mais, elle se fout de ma gueule ou quoi ?

     En arrivant au troisième, j’ai attendu d’avoir repris mon souffle pour prendre à droite et faire mon entrée. La salle était bondée de gens guindés et coincés dans leurs costumes de pingouin. Un groupe de ventripotents squattait le buffet et, comme dans tous les lieux où la bouffe est à volonté, ils se goinfraient. Allez Dudley, un douzième petit four, il y a encore un peu de place là, en haut à droite de ton estomac…  À les regarder, serrés dans leurs vestes, j’ai presque regretté ma combi rouge. Un peu plus loin, un chef d’entreprise d’une soixantaine d’années et  dont la renommée a largement dépassé les frontières de la région, tripotait une fille qui avait l’âge d’être sa fille. Dommage qu’on ne soit pas à un concert de Coldplay. A quelques pas de la scène, l’équipe de la mairie, toutes dents dehors, serrait des mains à tour de bras. On sait que vous êtes juste là pour gagner des voix, bande de guignols . Quand il y a trop de phrases en italique dans ma tête, il faut que je trouve une occupation, conseil de ma thérapeute. Je me suis donc mise à chercher le bar des yeux quand j’ai aperçu Émile qui trifouillait une enceinte à côté du buffet.

– Coucou Emile ! Louise m’a bien dit que je te verrai là.

– Hey ! Salut.

     Ce môme, je le connais depuis qu’il tient à peine debout. C’est une sorte de neveu pour moi. Et la façon dont il m’a attrapée pour me dire bonjour prouve bien que c’est un sentiment partagé.

– J’aime pas trop te voir traîner près du buffet. Pas de blague hein ! Pas de biscuits rigolos. Tous ces hommes d’affaires là, ils risqueraient de devenir drôles !

– T’inquiète ! Je gaspillerai pas. Promis ! T’en veux d’ailleurs ?

– Nan merci. J’ai passé l’âge. Si tu m’avais vue le lendemain du feu d’artifice…  On m’appelle Madame maintenant, tu sais.

– Qui ose faire ça ? Tu veux que j’aille leur défoncer la gueule ?

– La dernière en date, je crois que tu préférerais lui demander son numéro que de lui régler son compte, crois-moi !

– Au fait, t’as croisé ma mère ?

     Émile ne sait évidemment pas que sa mère me tape un peu sur le système depuis quelque temps. J’ai donc hoché la tête sans faire de commentaire particulier.

– Elle devrait pas tarder alors, elle m’a dit qu’elle venait avec Gilles, son nouveau crush. C’est leur première sortie en public !  Bon, je file, je dois vérifier que tout est OK pour le show de tout à l’heure. Bisous Madame !

     Gilles ? Flo qui, depuis sa séparation avec Jérôme, ne fréquente que des trentenaires, a l’air d’avoir choisi un mec plus vieux qu’elle cette fois. Gilles… Si ça se trouve c’est un de ces types à cravate ? J’ai attrapé une coupe de champagne sur la table nappée. Sur un écran, tendu devant la scène au fond de la salle, on pouvait voir, en temps réel, les animations qu’il y avait en ville. Yvan est arrivé derrière moi juste avant que je n’entre en conflit avec mon cerveau qui allait recommencer à critiquer en écriture penchée.

– T’as trouvé le bar, on dirait…

     Il m’a souri et m’a embrassé pudiquement. Ce n’était ni le lieu ni le moment pour une grosse pelle.

– Tout se passe comme tu veux ?

– Oui, c’est parfait. Toutes les personnalités qu’on attendait sont là. Les gens ont l’air content. Donc je suis content. T’as vu, les voisins sont là aussi. C’est chouette.

     Il m’a désigné Bill et Ute qui, installés à un mange-debout, observaient avec attention un type en queue de pie qui leur montrait quelque chose. J’étais trop loin pour voir de quoi il s’agissait. Yvan a dû comprendre mon interrogation car il a enchaîné:

– C’est un magicien. On l’a embauché pour faire du close-up pendant la soirée. Il est plutôt doué, tu devrais peut-être te laisser embarquer ?  Bon, je dois te laisser, c’est l’heure des discours. À tout à l’heure.

     Les discours ! Il était hors de question que j’assiste à ce déballage de sourires hypocrites et d’auto congratulation indécente, j’ai donc pris une petite poignée de cacahuètes et suis sortie par la baie vitrée pour rejoindre le toit terrasse qui domine une des artères principales du festival. Les rues étaient bondées, une clameur joyeuse arrivait jusqu’à moi. J’avais hâte de descendre rejoindre le petit peuple. À gauche, sur le mur de la cathédrale, des danseurs suspendus virevoltaient au son d’un orchestre situé en dessous d’eux. Au loin, de l’autre côté de la rivière, un chapiteau immense avait été dressé, une longue file patientait devant. Le spectacle qui s’y jouait devait avoir bonne réputation pour qu’il y ait autant de monde. J’ai ramassé un programme sur la table devant moi pour en connaître le titre mais un éclat de rire tonitruant m’a fait lever les yeux. À quelques mètres, Flo et une jeune femme d’environ notre âge, vague sosie de Demi Moore période Ghost, riaient aux éclats. Même si, en ce moment, elle m’inspire beaucoup de sentiments mitigés, Flo est toujours ma copine, je me suis donc avancée vers elle. Son nouveau crush ne devait pas être encore arrivé.

– Coucou ! Alors ? On s’amuse bien ?

– Salut toi ! Ça fait un bail que je t’ai pas vue ! T’hibernes ? Tu fais la gueule ? Ou alors ton mec te séquestre ?

Elle a ri à sa propre blague, a saisi la main de Demi et a repris :

– Je te présente Jill.

     Elle a ponctué sa phrase par une caresse sur la joue de Demi Jill qui, en retour, l’a embrassée sur la bouche. Putain ! Merci Émile… Jill ! C’était Jill et pas Gilles ! J’ai fait mien chacun des combats woke bien avant que le terme n’apparaisse dans les médias, mais quand même, il aurait pu me prévenir ce sale gosse !  Depuis l’année dernière, Flo spécialise son agence dans l’organisation de voyages réservés aux femmes. C’est comme ça qu’elle a rencontré Jill. Pour chacune, c’est la première fois avec une femme et elles semblent ravies de la découverte. Leur joie était communicative mais quand Flo, particulièrement prolixe sur le sujet, a commencé à parler de trucs que Jill faisait avec sa langue, j’ai eu une pensée pour Hortense et, heureusement, c’est à ce moment-là que sont apparus Bill et Ute. L’occasion était trop belle.

– Désolée, les filles, j’aperçois des amis que je dois aller saluer. Bonne soirée. On s’appelle !

     Bill et Ute étaient devenus des amis et j’avais balancé un “on s’appelle” totalement fake et hypocrite. À ce moment précis, Socrate était à des dizaines d’années lumière. Ce n’est que plus tard dans la soirée, lorsque je me suis enfin retrouvée seule, à recharger ma batterie sociale, assise sur mon banc préféré au bord de la rivière, que m’est revenue cette phrase d’Into the wild que j’avais entendue avec Joséphine. Louise à Porto, Bill et Ute qui viennent de Berlin, Flo qui essaie les meufs… Tous, autour de moi, ont l’air de se nourrir d’expériences inédites. Avant de me coucher ce soir-là, j’ai relu la citation que j’avais, évidemment, recopiée dans mon carnet. Mon âme, enfermée dans son cocon, pouvait-elle encore puiser quelque chose ? Grandir ? Je ne le savais pas encore mais le lendemain, j’allais prendre un nouveau coup pied au cul.

– Donc, c’est une version moderne de Roméo et Juliette, c’est ça ?

– Oui, un genre de comédie musicale Steampunk. Il y a toutes sortes d’artistes sur scène: chanteurs, musiciens, acrobates… Je n’ai encore rien vu mais c’est LE spectacle à ne pas rater sur cette édition apparemment.

     Yvan et moi attendions devant le grand chapiteau des quais. Tout autour, les gens étaient surexcités. La foule était dense, un labyrinthe avait été organisé pour faciliter l’accès au chapiteau. De chaque côté des barrières, des installations en bois et en métal rouillé traînaient en une sorte de bordel esthétique, donnant au lieu une ambiance à mi-chemin entre Mad Max et le Sherlock Holmes de Guy Ritchie. Je trouvais ça étrange qu’ils n’aient pas encore tout rangé alors que les spectateurs s’apprêtaient à entrer. Je me suis penchée vers Yvan pour lui faire la remarque discrètement quand un sifflement, suivi d’un bruit sec, a frôlé mes oreilles, je me suis retournée aussitôt pour voir de quoi il s’agissait quand j’ai aperçu un poignard planté dans un des vieux poteaux de bois qui n’avaient pas été rangés.

– Ils sont malades ! T’as vu ? J’ai failli me faire tuer, tu le crois, ça ?

     Un rire, de ceux que produisent les méchantes dans les contes de fées, a résonné au-dessus de la foule. Assise sur une vieille cantine en métal, la “méchante”, une magnifique créature rousse, vêtue d’une longue robe à manches lanternes surmontée d’un corset de cuir, félicitait le gars qui avait, manifestement, réussi à ne tuer personne lors de son lancer. Mais qu’est-ce que… Je n’ai pas eu le temps d’aller au bout de mes pensées, juste derrière eux, un type, vêtu lui, d’une longue redingote marron, apprenait à un adolescent aux yeux cernés de noir, à cracher du feu, à deux doigts de la foule. C’est quand j’en ai vu un autre, en train de faire l’équilibre un peu plus loin sur un empilement de boîtes en bois, au milieu des spectateurs, que j’ai enfin compris qu’ils n’étaient pas juste des dingues complètement bourrés qui faisaient n’importe quoi pour faire les malins. Dans la file d’attente, le spectacle avait déjà commencé…

     Sous le chapiteau, les lanternes et la fumée envahissaient la scène.  Des cages, des cordages et des tentures sombres terminaient de poser le décor de l’histoire qui allait se jouer là. Comme l’ensemble des gens autour de moi, je n’avais pas assez de mes deux yeux pour tout admirer. Je n’étais plus au bord de la rivière, je n’étais plus dans ma ville, je n’étais même plus sûre d’être encore sur ma planète.  Un couple sur la droite m’a tout de même rappelé mon quotidien : Bill et Ute, attendaient, main dans la main que “deux puissantes maisons, d’égale dignité, dans la belle Vérone où se jouerait la scène, Fassent revivre une guerre où une ancienne haine souillerait à nouveau de sang les mains de la cité.” Depuis la soirée des partenaires, j’avais appris à  connaître ce couple de voisins éphémères et en les regardant, si beaux et si gentils, j’ai eu envie d’attirer leur attention pour les saluer. Après un rapide signe de la main, et un pouce levé qui me confirmait qu’ils partageaient mon enchantement, ils se sont tournés vers la scène, la lumière s’était éteinte. L’histoire allait nous être contée.

     Les premières notes d’un saxophone me tiraient déjà des larmes quand une nana que j’ai trouvée un peu sale sous son chapeau orné de rubans et de fausses fleurs, m’a tapé sur l’épaule. Son regard clair essayait de me transpercer et son sourire, auquel il manquait une dent, ne m’inspirait pas confiance. Mais, je suis bien élevée alors, quand elle s’est approchée de mon oreille pour me parler, je me suis légèrement penchée vers elle.

– T’en veux ?

     Elle m’a alors tendu une petite boîte ronde, comme celles qui contiennent habituellement des médicaments mais dont on avait retiré l’étiquette. A l’intérieur, là où je m’attendais à trouver de la drogue, il y avait des petits vers séchés.  Ils auraient d’ailleurs pu en contenir de la drogue, j’en savais rien après tout. Toute mon enfance, mes parents m’ont chanté, comme un refrain, que je ne devais pas accepter les bonbons d’un inconnu, jamais. J’ai donc décliné l’offre et me suis réfugiée auprès d’Yvan pour profiter enfin du spectacle. Intriguée par cette fille, je l’ai quand même suivie des yeux pour constater qu’elle continuait son petit manège avec d’autres personnes qui, heureusement, répondaient toutes par la négative. Courageuse mais pas téméraire, j’ai chassé mon envie d’aller la dénoncer à la sécurité. J’en ai tout de même fait part à Yvan qui a rigolé:

– Et tu vas lui dire quoi à l’agent de sécu ? Qu’il y a une meuf qui propose des asticots aux gens ?

     Sa question m’a fait réaliser que j’étais ridicule et que l’ambiance avait altéré ma perception de la situation. Je m’inquiétais pour rien et surtout, je posais un regard jugeant sur tout ce qui sortait de l’ordinaire. De mon ordinaire…

     À la dernière réplique, la salle s’est embrasée, les applaudissements nourris ont bien duré quinze minutes. Le spectacle avait été à la hauteur de sa réputation. C’était, en effet, le meilleur que je n’avais jamais vu. Nous en parlions encore avec Yvan devant le comptoir d’un bar improvisé à l’angle de la place quand Bill est arrivé. Seul.

– Et bien ? Qu’est ce que tu as fait de Ute ?

     Il a répondu qu’elle avait disparu pendant la tarentelle au milieu du spectacle mais elle venait de lui envoyer un message pour lui dire que tout allait bien. Quelques minutes plus tard, elle nous a interpellés avec son accent succulent.

– Quelle soirée ! C’est incroyable tout ce qu’on peut vivre en France. Alors, dites-moi tout : c’était comment la fin de ce spectacle ?

– Comment ça, c’était comment ? Tu l’as vu aussi non ?

– Oh oui. J’ai vu le début. Mais ensuite, après la danse géante, une fille m’a proposé un truc à grignoter.

– Nan ? Toi aussi ! Des petits vers ! Beurk !

– C’était pas si dégoûtant en fait.

– Quoi ? T’en as mangé ? T’es dingue !

– Pas si dingue figure-toi…

     Je m’étais encore faite avoir. Cette fille édentée, qui distribuait des asticots, faisait bien-sûr partie du spectacle elle aussi, et en manger, c’était la clé vers un passage secret. Lorsque Ute a avalé son ver, la fille l’a prise par la main en la félicitant de son absence de préjugés. Dix spectateurs avaient été sélectionnés de cette manière pour assister à une représentation parallèle suivie d’un banquet fastueux au champagne et qui se jouait dans un autre espace sous un autre chapiteau, caché derrière le premier. Ute était subjuguée par le voyage qu’elle venait d’entreprendre. Elle venait de voir le spectacle le plus intelligent qu’elle n’avait jamais vu là où moi je n’avais vu que le plus beau. En quittant la troupe, ils avaient tous fait la promesse de ne rien révéler de ce qu’ils venaient de vivre et Ute s’est avérée très loyale. Ils étaient dix élus. Dix humains dans le secret. Dix humains privilégiés. Quand je suis rentrée chez moi quelques heures plus tard, je n’ai pas réussi à aller me coucher. J’étais fâchée après moi-même. Vexée par mes préjugés. Frustrée d’avoir sans cesse dans ma tête, ces barrières qui m’empêchent de vivre toutes les expériences inédites que pourraient m’offrir la vie. Il fallait coûte que coûte que je travaille sur ce sujet. Je n’allais pas gaspiller la deuxième moitié de ma vie, enfermée dans mes certitudes. Comme dit Raphaëlle Giordano : “Ta deuxième vie commence quand tu comprends que tu n’en as qu’une”.

à suivre…