Carnet de (non) voyage – épisode 4


“Demain, j’arrête.”

     Si on m’avait filé un euro à chacun des engagements que j’ai trahis en moins de temps qu’il faut pour dire “promis”, je serais probablement assez riche pour ne pas retourner en classe et continuer à écrire jusqu’à la fin de mes jours. Dans l’art de tout remettre au lendemain, je suis passée maître. Il y a les petites procrastinations quotidiennes et ménagères, bien-sûr, qui, au final, n’embêtent que moi ; qui, en effet, pourrait se plaindre que je n’ai plus de culotte propre à enfiler ou de lait dans le frigo, franchement ? Les procrastinations administratives sont un peu plus dérangeantes parce qu’elles peuvent coûter de la tune ou empêcher les enfants d’aller à l’école, c’est vrai… Je me suis donc promis d’arrêter de procrastiner, et ce, avec plus ou moins de réussite. 

     Essayer de mettre en œuvre des changements pour perdre mes mauvaises habitudes, c’est sûrement ce qu’il y a de plus difficile pour moi. Les “demain, j’arrête” sont légion dans ma bouche et plus encore dans mon esprit; les engagements silencieux sont, en effet, plus prudents car, une promesse faite à voix haute demande toujours d’essayer pour de vrai. Il faut aussi savoir trouver son moment idéal, à chaque promesse sa saison. Arrêter les apéros pendant les vacances d’été : mauvaise idée. C’est plus facile en janvier quand on le fait en troupeau. Arrêter la raclette, c’est le contraire… Cela dit, en y réfléchissant bien, il y a des habitudes que j’ai réussi à perdre par ma seule volonté, je ne mange plus de viande depuis des années et je ne fume plus depuis des mois. Je me congratule de ces deux victoires et ça devrait m’encourager pour mon vrai combat, ce truc que j’essaie d’arrêter depuis des années : l’ouverture inopinée de ma putain de grande gueule. 

– J’aurais jamais dû noter “à suivre” à la fin de mes textes.

– Te mets pas la pression. T’as pas donné de rendez-vous précis. Tu publieras quand tu seras prête. Il est où le fromager qu’on aime bien déjà ?

     Samedi dernier, comme nous avions le temps, Yvan et moi sommes allés sur le marché. Contrairement aux semaines précédentes, le soleil boudait, et, pour notre plus grand plaisir, une légère bruine avait découragé les foules. Nous marchions, main dans la main, au milieu des allées odorantes et colorées. Les poulets, qui tournaient sur des broches, m’évoquèrent les bouliers que j’utilise en maths avec mes élèves, mais je me suis empêchée d’en faire la remarque, il est bien trop tôt pour commencer à repenser au taf. Le parfum qui s’en échappait aurait presque pu me donner envie de croquer dans une cuisse dorée si je n’avais pas aperçu l’étal du boucher juste à côté : Des tranches de foie, de la cervelle et des jarrets s’étalaient là sous mes yeux, rougeoyants, sanguinolents, dégueu, me rappelant toutes les raisons pour lesquelles je ne mange plus de viande. 

     J’ai détourné le regard de la collection de morceaux d’animaux morts quand, plus loin, à un stand de bijoux celtes, j’ai reconnu le couple Ricoré. J’avais en effet remarqué que leur voiture était toujours devant chez Régis qui, visiblement avait ses raisons pour accepter que ces gens là restent devant chez lui. Toujours honteuse à l’idée d’avoir critiqué leur hôte, je n’avais pas parlé de l’épisode à Yvan. Moins il y a de témoins, plus vite s’estompe la gêne. 

     Je me suis dirigée à la hâte vers le maraîcher et me suis perdue dans la contemplation des fruits et légumes pour éviter qu’ils ne me reconnaissent. Yvan, amusé par la démonstration d’un camelot qui vendait des poêles autonettoyantes, m’a laissé faire mon choix. Les pêches exhalaient leur parfum sucré. Les abricots me tentaient mais, à chaque fois j’en prends trop, et je finis par jeter les trois derniers, flétris et recouverts de moucherons. Sur une petite assiette, des morceaux de pastèque surmontés de cure-dents attendaient d’être dévorés par les clients mais c’est la cagette de cerises qui a attiré l’attention de l’enfant de quatre ans qui sommeille en moi, j’en ai attrapée deux, de celles qui sont reliées par la tige, je les ai posées sur mon oreille droite puis me suis retournée vers Yvan:

– Hey ! Qu’est ce que tu penses de mes nouvelles bouc…

     Je n’ai pas eu le temps de terminer ma phrase, juste à côté de moi, mon cher et tendre discutait avec… Les amis de Régis. À cet instant, j’aurais donné cher pour être un poulet parmi tous les autres, en mode camouflage, en train de rôtir tranquillou sur ma broche. 

– Tiens, je te présente Bill et Ute. Ils occupent la maison des voisins pour les vacances. 

     J’ai souri. De ce sourire réflexe de constipé qui sort quand on n’a pas du tout envie de sourire mais qu’on a quand même quelques compétences psychosociales. Ils portaient tous les deux le même ciré jaune, ceux que seuls les touristes achètent, croyant ainsi se fondre dans la masse. Je ne pouvais pas le voir, mais j’étais sûre que dessous, ils portaient aussi une marinière. Cet accoutrement, délibérément folklorique, n’entachait en rien leur classe naturelle. Mon admiration du premier jour commençait à entrer en conflit avec une forme inavouée de jalousie. 

– Oui, bonjour. On s’est déjà vus en effet ! 

     J’ai regardé Yvan, en fronçant les yeux, pour essayer de comprendre à quel moment il avait fait la connaissance des nouveaux voisins, mais la réponse avait peu d’importance. De toute façon, Yvan possède cette faculté à parler à tout le monde. Pressée de m’échapper, je prenais congé en précisant à mon mec, ce traître, qu’il pourrait me retrouver chez le fromager quand un type m’a attrapée par l’épaule sous le regard du trio.

– Et les cerises là, vous croyez que je vais vous les offrir ?

Sur le chemin du retour, Yvan essayait de me dérider. 

– Allez, arrête. C’est marrant. C’est la paire de boucles d’oreilles la plus chère de toute l’histoire !

– Tu parles…

– Donne-moi ton panier, il pèse une tonne !

     Pour me sauver la face, j’avais dévalisé la moitié du stand de fruits et légumes : un sachet de cinq-cents grammes de boucles d’oreilles, un kilo de nids à moucherons, trois melons et une demie pastèque. C’est pas un crime de porter une demie pastèque… J’allais faire cette dernière remarque à Yvan, mais j’étais pas sûre qu’il comprenne la blague. On rentrait donc, chargés comme des ânes. Évidemment, la scène m’aurait amusée aussi si elle ne succédait pas à la première, celle de ma trousse à foufoune, de mes sabots péteurs et de ma confidence sur le connard qui les hébergeait. 

– En plus, ils sont vraiment sympa. 

– De qui tu parles ?

– Ben des gens qu’on a croisés. Le couple. 

– Des fréquentations de Régis ? Comment tu peux imaginer qu’ils soient sympa ? Ils savent pas choisir leurs amis déjà !

– Mais non, ils se connaissent pas. Ils ont loué la maison pour le mois. Ils sont pas du tout potes !

– Quand est-ce que t’as eu le temps d’apprendre tout ça ?

– Il m’a aidé l’autre jour quand je chargeais le décor de la soirée stand up. Du coup je les ai invités à l’événement VIP de vendredi.

     Depuis notre emménagement, Yvan a fait une pause dans sa carrière de metteur en scène et a repris la gestion d’une salle de spectacle. Notre garage sert souvent d’espace de stockage pour des structures en tout genre. La semaine suivante, il serait sur le pied de guerre pour le festival de théâtre annuel de notre ville. Passablement agacée, je lui ai rappelé qu’il n’avait pas besoin d’inviter les premiers venus sous prétexte qu’ils avaient l’air sympa. Des tas de psychopathes ont l’air sympa jusqu’à ce qu’on apprenne de quelles monstruosités ils ont été capables.

 

– Pourquoi est-ce que ça vous embête autant ? 

– Quoi ? Le fait d’ouvrir ma bouche ou ce qui en sort ?

     Le lendemain, mon rendez-vous avec ma thérapeute arrivait à point nommé. Depuis des mois, nous travaillons, elle et moi, à la mise en place d’outils destinés à calmer le petit vélo qui circule constamment dans ma tête. Revivre en boucle mes excès de bouche est l’une des énergies motrices qui font rouler ce vélo. 

– En vérité, ce qui m’embête le plus, c’est que manifestement, je suis incapable d’utiliser les outils. 

– Lequel d’entre eux aurait pu vous servir en l’occurrence ?

– Avec Yvan ?

– Oui ou avec le couple Ricoré, quand vous leur avez dit que Régis était un con.

– Socrate évidemment.

     Parmi les nombreuses astuces qu’elle m’a données, celle qui me parle le plus et qu’il est grand temps que je maîtrise, ce sont les trois filtres de Socrate. Pour une communication sereine et bienveillante, le philosophe conseille de passer ses propos à travers trois lorgnettes : la vérité, la bonté et l’utilité. Si le contenu de ce qu’on va dire est vrai, bon et utile, alors on peut aller au bout de sa pensée. Si un seul de ces filtres fait barrage, on se tait. 

Antoine croit que je gâche les vacances de Joséphine ? Intox. J’essaie juste de penser à sa place.

Flo est en train de devenir une mauvaise version d’elle-même ? malveillant.

Commenter la nouvelle coupe mulet de Timéo ? inutile. Et elle n’est sûrement pas ratée pour une partie de l’humanité la fédération française de football.

     En fait, les trois filtres, c’est un peu comme le conseil de la langue qu’il faut tourner sept fois dans sa bouche mais avec, en plus, la notice de ce qu’il faut faire pendant que ça tourne. 

      Après ma séance chez la thérapeute, alors que j’attendais Joséphine, assise sur un banc public des quais, j’ai sorti mon carnet et entrepris la rédaction d’une liste des moments où j’aurais mieux fait de la fermer. De mémoire, le plus lointain d’entre eux remonte à mes six ans. Retenez bien la précision de cet âge. C’est une information importante. 

     C’était en été, nous étions, ma sœur, mes parents et moi, à Royan, dans la voiture. On s’apprêtait à embarquer sur le bac qui assure les navettes sur l’estuaire de la Gironde pour rejoindre Soulac où mon grand-père nous attendait pour les vacances. Le soleil était de la partie et dans nos valises, s’entassaient maillots de bain, sandales et raquettes. Je ressentais en anticipation, le sable sous mes pieds nus, l’odeur de la mer et les longues heures à concevoir de merveilleux châteaux ou à sauter dans l’écume. Au ras le bol des heures de trajet que nous venions de parcourir, enfermés dans la voiture pour arriver jusque là depuis la région lilloise, s’ajoutait l’excitation de prendre le bateau ! Lorsque, dans sa guérite, l’employée de la compagnie avait annoncé à mon père les tarifs de la traversée, elle avait jeté un oeil vers Emma et moi qui sautions joyeusement à l’arrière puisque, comme tout enfant des années quatre-vingt, nous n’avions pas besoin de ceinture de sécurité, c’était surfait à l’époque, la vie des enfants. 

– C’est gratuit jusqu’à six ans monsieur. Donc deux adultes et un enfant, c’est bien ça ?

     Mon père a regardé ma mère, il lui a fait un clin d’oeil puis a répondu à la dame:

– Ah non ! La grande n’a que cinq ans.

     Cinq ans… Cinq ans ? Un petit enfant innocent de six ans, et pas CINQ, ne peut concevoir que ses parents puissent gruger. J’étais déçue que mon père ait oublié mon âge, et il était hors de question de passer pour un bébé ! De ma grande taille d’enfant de six ans, je me suis avancée, bien droite, la tête entre les sièges de mes deux parents pour laver l’affront et corriger l’erreur paternelle : 

– Mais non, j’ai pas cinq ans, j’ai six ans !

  Mon père s’est tourné vers moi, en fronçant les yeux et a attrapé son portefeuille en ignorant totalement mon intervention. Il n’avait pas dû bien m’entendre, c’est pour cela que j’ai repris :

– Et oh, papa ! J’ai pas cinq ans, j’ai six ans ! Hey Madame ! Mon papa, il s’est trompé !

     Difficile de faire semblant de ne pas m’avoir entendue cette fois. Et, à l’époque, l’éducation bienveillante, comme les ceintures de sécurité à l’arrière des voitures, n’avait pas encore été inventée. Dans un geste qui serait, aujourd’hui, réprimé par la loi, mon père m’a envoyée au fond de mon siège. Évidemment, sa réaction aurait dû suffire à me faire comprendre que parfois, fermer sa gueule, c’était bien aussi. Mais certaines leçons sont plus longues à apprendre que d’autres. En tout cas, une chose est sûre, il n’avait pas entendu parler de Socrate… 

     Quand j’ai refermé mon carnet, Joséphine arrivait au loin. Son casque sur les oreilles, le nez en l’air, la démarche presque dansante, elle souriait.

– Maman, moi je trouve que tu devrais pas faire ce truc des filtres. T’es beaucoup moins drôle depuis que tu te retiens !

     L’humour méchant fait partie des enseignements inconscients que j’ai donnés à Joséphine et le comprendre m’a fortement convaincue qu’il fallait que j’arrête. Cette fille a le cœur pur, il est hors de question que je la pervertisse ! 

     Hier soir, Yvan bossait tard, je venais de terminer mon dernier texte et je jetais un coup d’œil distrait sur insta pendant que Joséphine regardait Into the wild dans le canapé à côté de moi. Hortense a l’air de s’éclater à Djerba : soirée disco, aquagym et balade à dos de chameau illustrent son fil d’actu. J’allais déplorer, à voix haute, l’absence de clichés de mecs bodybuildés quand j’ai repensé à Socrate. S’il y a bien une personne devant laquelle je dois m’améliorer c’est bien mon enfant, non ? 

– Maman, lâche ton téléphone. Regarde le film avec moi.

     J’allais lui répondre que je l’avais déjà vu mais sa petite bouille d’enfant de cinq ans seize ans a eu raison de moi et je me suis installée à ses côtés, la prenant dans mes bras comme un bébé qu’elle n’est plus.

– Je sais que tu veux pas voyager, mais quand même, ce film, ça te donne pas envie de voir autre chose quand même, maman ?

     C’était une question intéressante mais j’étais incapable de lui répondre. Les raisons pour lesquelles je ne voyage pas sont multiples : écologiques bien-sûr, économiques peut-être mais il faut bien que je m’avoue une certaine flemme teintée de peur à l’idée de quitter ma zone de confort. J’essayais de trouver une réponse intelligente, éducative et empreinte de vérité pour justifier mon besoin de rester auprès de mon arbre quand, du film, cette phrase a résonné : “L’âme humaine puise sa substance dans des expériences inédites.” Pure provocation du hasard qui, à n’en pas douter, va tourner dans ma tête dans les jours à venir.

à suivre…