Carnet de (non) voyage – épisode 3


“Ce livre est écrit beaucoup avec le rêve, un peu avec le souvenir.”

     J’ai beau avoir imaginé une bonne partie des scènes de mon roman, des tas de gens ont pris pour argent comptant ce que j’y avais raconté. Certains membres de ma famille se souviennent même avoir vécu des épisodes qui sont pourtant tout droit sortis de mon imagination et pas du tout de ma mémoire. Quelques semaines après la sortie des Tribulations, une de mes tantes m’avait écrit pour me parler de cet épisode du bain de minuit en Ardèche. Ce moment où, la courageuse petite fille que je n’étais absolument pas dans la vraie vie, avait bravé l’interdiction parentale pour aller espionner tous les adultes de sa famille, en train de barboter dans le plus simple appareil pendant que les enfants, laissés sans surveillance, roupillaient sous la toile de tente. T’as vraiment super bien raconté cette histoire. Ce bain, je m’en souviens comme si c’était hier. À ce compliment, j’avais vaguement  souri. Mais, au fond, un léger malaise s’était alors emparé de moi. La scène s’était-elle déroulée, pour de vrai, en dehors de ma présence et, dans ce cas, cela révélait-il un pouvoir divinatoire que j’avais jusque-là ignoré ? Ou alors, mon pouvoir était d’un autre ordre, s’agissait-il plutôt d’une force suggestive que je pourrais utiliser à des fins plus ou moins honnêtes en fonction de mes besoins? Quoi qu’il en soit, même si je ne suis pas Peter Parker, je sais qu’un grand pouvoir implique de grandes responsabilités. Donc, après réflexion, j’ai décidé que ma tante était juste une mytho qui voulait me flatter. Je préfère avoir une tante mytho plutôt qu’un super pouvoir.

     J’ignore si c’est parce que je me suis replongée dans l’écriture ou si les événements de la veille m’y ont naturellement ramenée mais c’est hier matin que toute cette histoire de bain de minuit m’est revenue. 

     Forte de mes résolutions, j’allais mener une nouvelle journée de vacances saine et productive. J’avais décidé que chaque matinée commencerait par une tâche domestique fastidieuse suivie d’une marche oxygénante destinée à préparer mon cerveau à l’exercice intellectuel de l’écriture. Mes après-midis seraient consacrés à mon art et enfin, comme Yvan commençait ses vacances, nous prendrions un apéro bien mérité, profitant du petit écrin de nature qui entoure notre maison.

     Ce jour-là, j’avais décidé de m’atteler aux écuries d’Augias… Enfin, à défaut d’écuries, il fallait que je nettoie ma caisse et franchement, en termes d’épreuve, c’est quelque chose !

      Je me demandais si la substance verte qui avait colonisé l’aile gauche était d’ordre végétal ou animal. J’ai attrapé, sans trop y croire, la grosse éponge qui flottait entre deux eaux, dans un seau en plastique jaune, rempli d’eau chaude et de savon noir. Contrairement à Régis dont la maniaquerie automobile me semble suspecte, je ne lave pas ma voiture. Sauf une fois par an, quand il fait chaud et que c’est amusant de jouer avec un tuyau d’arrosage. L’accumulation de bordel au fil du temps dans ma voiture pourrait servir de calendrier. En général, quand elle vient d’être nettoyée et rangée, je parviens à la garder en bon état quelques semaines. Vers octobre, la survenue d’un ou deux épisodes de flemme laissent un prospectus ou un mouchoir derrière moi et une fois que le mécanisme a commencé, la décomplexion suit. Un petit papier de plus ou de moins ? De toute façon, c’est le bordel. Arrivée en décembre, du matos de prof s’est installé discrètement sur le siège arrière, un pull que j’avais pris au cas où, les multiples emballages de ce que Joséphine mange sur la route, le sable (parce que je vous rappelle que j’habite là où vous partez en vacances) et, jusqu’en juin, le courrier, relevé à la hâte chaque matin avant de partir, qui vient s’entasser, marquant le temps qui passe, comme les grains s’amoncellent dans le réceptacle d’un sablier.

     J’avais presque terminé, et même si j’étais plutôt fière du résultat, j’avais hâte de rentrer me doucher. J’étais une catastrophe visuelle et odorante : mes cheveux tenaient tout seul, des traces de cambouis s’étendaient de mon front à mes genoux, et mes chaussettes trempées faisaient, à chacun de mes pas, un bruit de pet dans mes sabots en caoutchouc. Je ramassais les derniers détritus quand une voiture s’est arrêtée à côté de la mienne, un créneau en une seule manœuvre et elle était garée. Une femme d’environ mon âge est sortie de la place du passager dans un petit saut dynamique. Elle mesurait  au moins quinze centimètres de plus que moi. Chic mais décontractée, elle portait un jean bien coupé, une chemise blanche et des sandales légères. Quelques secondes plus tard, un homme, fabriqué dans le même moule qu’elle, est sorti du véhicule. Il s’est étiré et a scanné la rue avec curiosité. Ils se sont souris, il a ouvert le coffre et chacun a attrapé un bagage. A moitié cachée derrière ma voiture, je les regardais. Ils étaient beaux, ils avaient l’air amoureux et heureux. Je les imaginais tous les deux, pendant le footing du dimanche matin. Ou, lui cuisinant pour elle, pendant qu’elle lui racontait sa journée en buvant du vin dans un verre à pied élégant. Je la voyais au réveil, s’installer sur le plan de travail de la cuisine, soufflant sur son café, magnifique dans sa chemise blanche avec ses longues jambes hâlées. Le samedi soir, ils sortaient au théâtre et dînaient au restaurant. Elle bossait dans l’humanitaire et lui était designer de meubles. Ils prenaient des cours de danse de salon et chaque premier vendredi du mois, elle enfilait une petite robe à volants et lui, une chemise à motifs et un chapeau Trilby, pour aller se déhancher, des heures durant, dans des soirées à thème. Ils ne faisaient leurs courses que dans des coopératives bio et, en ce moment, ils apprenaient l’italien pour profiter au mieux de leur futur séjour dans les Pouilles. Ils étaient à deux doigts d’avoir Waxx et Pénélope Bagieux comme potes de brunch quand je me suis aperçue que l’homme était en train de me parler. J’ai secoué la tête pour me retrouver dans le monde réel, celui où j’étais dans ma rue, un torchon sale glissé dans la ceinture de mon short informe et un sac poubelle à la main, en train d’espionner des gens et de me faire des films…

– Tenez, vous avez perdu ça.

     Je n’ai pas réussi à identifier la provenance de son accent, mais j’ai tout de suite reconnu l’objet qu’il me tendait. Il s’agissait de ma trousse à hygiène intime, celle que je garde dans ma voiture en cas d’urgence absolue et qui avait dû tomber de la boîte à gants à mon insu. Pourquoi n’y avais-je pas rangé des gants plutôt ? Sérieux ! C’est pas une boîte à savon à foufoune ! Un  feu vif s’est allumé dans mes joues, j’ai récupéré mon bien puis j’ai détourné le regard et entrepris de ramasser mon seau dont la anse a finalement lâché pour répandre son eau sale sur mes chaussettes.  Ma gêne était de magnitude cinq sur l’échelle de la honte. C’est entre la crotte de nez qui pend et la gamelle en pleine rue. La présence de spectateurs faisant évidemment grimper la note. Mon cerveau était déjà en mode réparation. C’est pas grave. Tu ne les reverras plus. Demain, ils t’auront oubliée. Je savais que malgré tout, dans les mois à venir, j’allais me raconter cette scène en boucle dans mes heures de faiblesse et d’autoflagellation.  Mais pour l’heure, il fallait que je mette fin à ce moment. Alors, pour prendre congé mais en gardant la tête haute, j’ai jugé utile de les mettre en garde, comme celle qui sait, celle qui veut bien les mettre dans la confidence:

– Je vous déconseille de laisser votre voiture à cette place. Ce voisin, là, il est… pas vraiment accueillant. 

     J’avais pondéré mes mots mais ils avaient tous les deux saisi l’euphémisme, j’en étais sûre. Comme s’ils étaient capables de lire les petites phrases en italique qu’il y a dans ma tête parfois. C’est elle qui, en ouvrant le portail de Régis, ce putain de mec pas vraiment accueillant, m’a remerciée avec le même accent délicieux que son mec.

– Oui. D’accord. Merci beaucoup.

     Putain ! C’étaient des invités de Régis ! Mais quelle conne… Je venais de prendre trois points d’un coup sur l’échelle de la te-hon ! Quand est-ce que j’allais apprendre à fermer ma grande gueule ? Mortifiée, j’ai ramassé mes affaires et mon amour propre et je suis rentrée chez moi. 

– Qu’est-ce qui se passe ma chérie ? T’as l’air contrarié.

     Je sortais de la douche, mes cheveux enroulés dans une serviette, passablement agacée. 

– Nan, c’est bon, j’ai rien.

– Euh.. Si, t’as quelque chose ! T’arrives pas à écrire ?

– Ça n’a RIEN.À.VOIR…

     Je regardais Yvan. Son tee-shirt délavé et ses claquettes de vacancier, son insistance pour savoir ce qui n’allait pas, son journal et ses mots fléchés, son carnet à partitions, son intérêt pour mon projet d’écriture… Tout ce que je trouvais adorable d’habitude m’a soudainement horripilée.

– Arrête de me parler de mon écriture ! Et c’est quoi ton look de touriste allemand ? Tu pourrais faire un effort franchement ! Et puis, pourquoi on sort pas d’abord et pourquoi tu veux pas qu’on apprenne à danser la Salsa ou le Charleston ?

     Sa tolérance n’ayant d’égale que mon injustice, il a fait demi-tour sans s’énerver, a préparé les sacs et a quitté la maison pour aller faire les courses. Quand je suis énervée, il suffit d’attendre que l’orage passe. Il le sait. Après une balade plus longue que d’habitude et une séance d’écriture ratée, je suis allée le rejoindre sur la terrasse.

– Un Quincy ? 

     Je l’avais engueulé sans raison quelques heures plus tôt et, lui, il était allé m’acheter mon vin préféré…

– Je suis vraiment désolée. Je te suis très reconnaissante de me soutenir dans mes projets. Et, franchement, tes claquettes, elles sont très jolies.

     Il a éclaté de rire, m’a servi un verre. Et sans que je sache comment, je me suis réveillée le lendemain matin… Au bord de la rivière.

– Alors ? Bien dormi ?

     J’étais parfaitement installée entre sommeil et phase d’éveil, ce moment où se mêlent encore rêve et réalité. Les couleurs vives d’un feu d’artifice, le rythme effréné d’une batucada et le sourire d’Yvan me prenant par la main pour danser pieds nus dans l’herbe humide de la nuit se mêlaient à sa voix et à l’odeur du café émanant d’une tasse en carton qu’il me tendait en souriant. Je me suis assise, j’ai attrapé le gobelet et j’ai scanné le paysage alentour. A quelques mètres, la rivière s’écoulait lentement. Par endroits, des ondulations laissaient deviner la présence de poissons. Un Cormoran se faisait sécher les ailes sur un rocher un peu plus loin. Un tambour cognait dans ma tête, j’aurais donné cher pour un cachet d’aspirine. J’ai avalé une gorgée de café et me suis tournée vers Yvan.

– La vache ! Quelle soirée ! 

     Des détails m’échappaient, notamment la raison pour laquelle je n’étais pas dans mon lit. Une chose était sûre, je ne m’étais pas contentée d’un seul verre de vin. 

– Comment est-ce qu’on a fait pour en arriver là ? Et d’où tu sors un café ?

     Yvan a souri, et m’a montré du doigt le foodtruck de l’autre côté de la route.

– Tu veux que je reprenne à partir de quel moment ? Le resto quand on a décidé qu’on ne voulait pas cuisiner ? Les deux bouteilles de rouge ? La Batucada qu’on a suivie juste après ? Le feu d’artifice ?

– Le feu d’artifice ! C’est à partir de ce moment-là que ça devient vraiment flou !

     Je me creusais la tête quand mon sac, heureusement toujours là, s’est mis à vibrer. 

– C’est un message d’Emile. 

– Ah oui ! C’est vrai qu’on l’a croisé ce môme ! Il a bien grandi. Qu’est ce qu’il dit ?

– Il demande si on a digéré ses biscuits…

– Oh putain ! Ses biscuits ! Evidemment ! Ceci explique cela !

     Emile, c’est le fils de ma copine Flo. Il est à peine plus vieux que Louise. C’est un jeune un peu paumé qui passe son temps en teuf.Depuis quelques mois, il a décidé d’en faire son métier et il bosse comme technicien son. Il accompagnait le groupe programmé à la guinguette pour le 14 juillet. D’ordinaire il fume des joints mais la veille il avait fait des Space cakes et avait, visiblement, trouvé amusant d’en filer à des vieux comme nous.

     Malgré le soleil de plomb qui tapait déjà, un frisson m’a parcourue.

– T’as une idée de la raison qui pourrait expliquer mes sous-vêtements trempés ?

     Yvan a sorti son téléphone pour me montrer les dernières photos de sa galerie. On assistait, au fil des clichés, à mon évolution Pokémon pour terminer sur ma version aquatique, le cul dans le courant vaseux de la rivière. J’avais peut-être mal au crâne, mais en me baladant dans ses photos, j’ai compris que ça en valait la peine. Quand on a terminé notre café, il m’a attrapé les mains pour me mettre en route. Sur le chemin du  retour, tout m’est revenu en tête : tous les humains avec lesquels on avait discuté, nos éclats de rire, mes pas de danse improvisés sous son regard bienveillant, ses conseils avisés sur ma prochaine publication, nos baisers enflammés comme si on sortait ensemble depuis deux semaines… Alors oui, on était loin du glamour-bobo-chic des amis de Régis, mais j’étais en train de réaliser que mon mec était mon meilleur pote et que c’était sûrement plus important que de ressembler à un spot publicitaire Ricoré. 

     En arrivant à la maison, après une douche salvatrice et un Doliprane, j’ai annoncé à Yvan que mon foie et mon cerveau avaient besoin d’une pause. Pourtant, quand, vers 19h, j’ai levé la tête de mon ordi, ravie du texte que je venais de terminer et que j’allais pouvoir vous envoyer, mon coeur était à nouveau à la fête. Comme je le fais à chaque fois, j’ai soumis mon travail à Yvan et l’ai regardé le lire en essayant de deviner s’il trouvait ça suffisamment abouti pour le publier sur mon blog. Il a levé les yeux vers moi, m’a souri et m’a dit:

– Un petit Quincy ?

     Un sourire est apparu sur mes lèvres, j’ai affirmé que, cette fois, ça ne finirait pas en bain de minuit et en attrapant la bouteille dans le frigo j’ai ajouté sans y croire :

– Ok, mais demain, j’arrête !

 

à suivre…