“Ce qui compte c’est pas l’arrivée, c’est la quête.”
Du plus loin que je me souvienne, pour mener à bien chacun de mes combats, je me suis toujours concentrée sur la destination finale et rarement sur les étapes intermédiaires, ma volonté étant trop vulnérable face au pouvoir décourageant du chemin qu’il reste à parcourir : réussir mes examens, pondre mes bébés, quitter leur père, trouver l’amour, arrêter de fumer ou perdre du poids, les deux derniers exemples étant particulièrement difficiles à mener de front, vous pouvez me croire ! Je ne sais pas si les paroles d’Orelsan et de l’ensemble des gens qui ont dit la même chose avant lui, de Voltaire à Coelho en passant par Kerouac, peuvent vraiment être utiles en début de parcours. Il n’y a qu’une fois qu’on a atteint son objectif qu’on réalise l’importance de toutes les marches qui nous y ont amenés, ce n’est qu’une fois en haut de la montagne, qu’on constate fièrement toute l’énergie qu’on a dû déployer pour serpenter sur les sentiers caillouteux qui menaient jusque là. Quand commence l’ascension, si on se focalise sur les souffrances qui nous attendent avant l’ultime contemplation du panorama, il y a de fortes chances qu’on ne se lance jamais.
– Rendors-toi. Je file bosser. Je devrais être de retour assez tôt.
Comme si sortir de son lit était le truc le plus facile du monde, mon mec s’est redressé d’un coup, a passé la main dans mes cheveux et a réajusté la couette sur mes épaules. Je l’ai regardé quitter la chambre les yeux mi-clos puis me suis étalée en plein milieu du lit en respirant lentement l’odeur de notre nuit imprimée sur les draps. Une sensation délicieuse s’est emparée de mon corps, une idée douce se baladait dans mon esprit : c’était le premier matin des grandes vacances. J’ai toujours adoré les grandes vacances, et c’est franchement une des raisons pour laquelle je suis devenue prof. Ça et l’amour des enfants, la fierté de transmettre mon savoir et ma foi en une humanité en constante évolution. Nan, je déconne, juste pour les vacances.
Même si j’en avais tout le loisir, je n’étais pas du tout disposée à me rendormir. Cette journée était la meilleure des cinquante qui suivraient, je ne voulais pas en perdre une miette. Le soleil perçait déjà de part et d’autre du double rideau, une légère brise traversait la fenêtre entrouverte et j’entendais les oiseaux chantonner dans le jardin. Je me voyais déjà, assise sur la terrasse, en train de déjeuner à l’ombre de mon magnolia en écoutant un podcast quelconque ou en terminant enfin le bouquin de Murakami que je n’avais pas eu le temps de prendre en main ces dernières semaines, entre les bulletins, la kermesse, et la rédaction des projets pour la rentrée prochaine. J’ai ouvert mon lit en grand pour l’aérer, j’ai fait quelques étirements devant ma fenêtre puis j’ai enfilé mon peignoir en satin, attrapé mon carnet en cuir noir qui traînait sur l’étagère et suis enfin descendue à la cuisine pour préparer mon petit déjeuner.
Les petits déj de vacances n’ont, chez moi, de petit que le nom. Un demi camembert, deux oeufs à la coque et cinq tartines plus tard, j’étais toujours attablée, et c’est en me servant mon troisième café que je me suis aperçue que ça faisait bien une heure que j’étais bloquée dans le monde stérile et virtuel des réseaux sociaux. Hortense fignolait ses bagages et l’intégralité du contenu de sa valise était artistiquement étalé sur son profil. Leclerc faisait des promos sur les crèmes solaires et j’avais trois souvenirs à consulter en cliquant ici. Perdre du temps sur facebook fait partie de mes activités honteuses du matin. Je ne sais même pas pourquoi j’y vais encore. Rien ne m’y intéresse, mon pouce s’agite de bas en haut dans une cadence lente et continue. Hypnotique… Mes yeux regardent, sans les voir, l’enchaînement de pubs entrecoupées des posts de quelques humains que je n’ai jamais vus dans la vraie vie mais que l’algorithme envoie sur mon fil d’actualités de manière aléatoire. Le Facebook des débuts me manque, celui qui était une sorte de Copains d’avant et d’aujourd’hui et qui permettait d’avoir des news de tout ce petit monde, mon petit monde. Même si c’était pour y apprendre que Charlotte avait mangé une pomme ou que Seb et Fred s’étaient éclatés la veille au Paintball… Au moins, la plate-forme ne m’offrait que les récits des gens que j’avais choisis de suivre.
Elle avait eu aussi, je dois bien l’admettre, le double avantage de me faire comprendre que j’aimais écrire et que je pouvais avoir une audience pour lire ce qui se passait dans ma tête. Machinalement, j’ai tapé l’adresse de mon blog. Mes textes se font rares depuis quelques années. L’étalage de mes émois a été la quête de ma trentaine, la thérapie de l’adulte que je devenais et qui avait des comptes à régler. Partager mes écrits avait surtout servi à nourrir un besoin de reconnaissance et probablement d’amour. J’ai conclu des années de séduction littéraire par un roman que j’ai publié il y a quelques années. Peut-être l’avez-vous lu ? Depuis, c’est comme si j’étais guérie, que je n’avais plus besoin de la validation des autres pour penser, pour m’exprimer, pour exister… En réalité, c’est une demie victoire parce mon chaos créatif a laissé la place à une paix infertile, m’amputant du doux statut d’écrivain que je ne m’autorise plus à évoquer lorsque je rencontre quelqu’un pour la première fois aujourd’hui. Être un auteur aux yeux du monde remplissait de joie mon enfant intérieur, aujourd’hui je ne suis plus que la maîtresse d’école et ça, mon môme intérieur, je crois qu’il s’en tape royalement.
J’ai éteint mon téléphone et ouvert mon carnet pour y entamer la liste de ce qui pourrait réjouir la petite fille que j’ai été jadis. Des listes, c’est tout ce que je suis capable d’écrire désormais. Ma tasse à la main, je me suis mise à parcourir les dernières en date : Liste des propos d’Hortense qu’il ne faudrait pas que les élèves entendent, Liste des psychopathes fascinants dont j’ai écoutés les histoires, liste des raisons pour lesquelles je n’ai pas besoin de voyager, liste des remarques que je me retiens de faire à Antoine. Je m’apprêtais à commencer la liste des idées de projets qui pourraient justifier au monde mon été sédentaire quand mon téléphone s’est mis à vibrer.
La tête de Louise s’est affichée, elle m’appelait en visio. Louise m’appelle tous les jours. Même si elle est ravie d’expérimenter enfin la vie loin de ses parents, elle a toujours besoin de partager avec moi chacune de ses questions existentielles et ses petites interrogations pratico-pratiques. Maman, mon pull blanc, tu sais celui que j’ai acheté avec toi la dernière fois, oui, celui en laine, je peux le mettre en machine ? A combien ? Dis maman, j’ai mal au ventre, ça se peut que ce soit à cause du yaourt que j’ai mangé hier ? Il était périmé d’un jour. Maman, c’est quoi la recette de ton dhal ? Dis maman, t’as moyen de me faire un petit virement ? J’ai plus rien à manger. Maman, on s’appelle en visio plutôt, je vais te faire un petit unboxing de mon shopping ! Non, non c’est pas pour ça que j’t’avais demandé de l’argent…
Je n’ai pas toujours le temps ou la disponibilité mentale dont elle a besoin, c’est donc avec plaisir que je me suis installée dans le hamac, sous la chaleur de ce matin d’été, et que j’ai décroché mon téléphone, un grand sourire sur les lèvres. Assise dans son petit studio, une tasse à la main et les cheveux tirés en un chignon strict qui met en valeur son visage doux, Louise est apparue. En une seconde je sais comment elle va. Ce jour-là, elle était rayonnante. Ses démons devaient être partis en vacances eux-aussi et j’espérais que ça durerait un peu. La distance entre nous ne me permet plus de venir à son secours aussi rapidement qu’avant. Elle devient adulte sur le papier, mais en réalité, malgré ses vingt ans elle est toujours mon bébé et mes angoisses, loin d’avoir diminué, viennent, à intervalles réguliers, ponctuer mes nuits.
– Maman ! Faut que je te raconte…
Ses joues roses et ses yeux brillants parlaient pour elle, je savais ce qui allait suivre.
– Toi, t’as rencontré un mec !
Son sourire s’est allongé et elle a pris cet air faussement gêné que je lui connais si bien.
– Mais comment tu sais ?
– Je sais tout. Je suis ta mère ! Alors ? Dis moi…
L’heure qui suivit dura à peine trois minutes, c’est toujours comme ça avec les gens qu’on aime. Nous en étions à la session de bisous virtuels suivie de l’habituelle promesse de m’écrire dès qu’elle serait rentrée chez elle après son service du soir quand le son tonitruant d’un moteur a fait s’évaporer, en une demie seconde, le nuage de paix qui enveloppait mon jardin.
– C’est quoi ce bordel Maman ?
– Devine…
Je n’ai pas eu besoin de me lever pour identifier la provenance de la nuisance. Depuis que nous avons emménagé dans ce quartier paisible, une seule ombre au tableau vient, régulièrement, rompre la douceur de notre existence : il s’agit de Régis, le sombre con qui nous sert de voisin. Là, par exemple, en ce doux matin d’été, il n’avait rien de mieux à foutre que de sortir sa grosse tondeuse thermique pour entretenir les douze mètres carrés qui lui servent de jardin… De mars à octobre, tous les quinze jours, il flingue la tranquillité de notre rue alors qu’une bonne paire de ciseaux peut largement faire le job.
– Tu sais maman, t’es en vacances. Peut-être que tu devrais partir quelques jours. Ça te ferait du bien, non ?
Ah non ! Elle n’allait pas s’y mettre elle aussi ! En rentrant dans la maison, j’ai lancé un regard vaudou vers Régis, j’ai claqué la porte et me suis mise à prier pour qu’une famille de taupes prenne ses quartiers sous sa pelouse de merde. Je déteste ce type… Et je l’ai compris dès notre première rencontre, la semaine de notre emménagement, il y a quelques années.
On venait de récupérer les clés de la maison et je ne vendais mon appartement que quelques jours plus tard. Nous avions profité de cette transition pour faire des travaux de rénovation. Je passais mon temps libre à faire des aller-retours entre mon futur ex chez moi et notre nouveau chez nous, transportant ce que j’estimais trop fragile pour être confié aux déménageurs. Ce jour-là, j’avais amené les plantes d’intérieur et je m’étais garée dans la rue, à la place libre la plus proche de notre porte d’entrée. Deux heures plus tard, quand j’ai voulu récupérer ma voiture, j’ai rencontré sa connerie avant même de l’avoir croisé, lui, en personne; Ma voiture était toujours là bien-sûr, seulement, il m’aurait été impossible de la bouger, même avec une option de décollage automatique : Deux véhicules l’encadraient, pare-chocs contre pare-chocs, on aurait dit un prévenu entre deux flics super balèzes. Je m’étais mise à scruter la rue dans l’espoir de trouver qui pouvait avoir eu la brillante idée de m’emprisonner quand un blondinet d’une quarantaine d’années en costard gris et chaussures pointues était apparu sur le seuil de sa maison. Il me regardait, sans rien dire.
– Bonjour. Excusez-moi de vous déranger. Vous ne sauriez pas à qui est cette voiture par hasard ?
Pas de réponse. Son regard se perdait désormais au loin, comme s’il était en pleine réflexion. Il m’ignorait superbement, mais je ne m’étais pas découragée.
– Excusez-moi. Bonjour. Est-ce que c’est votre voiture là ? Juste derrière la mienne ?
Soudainement intéressé par mes paroles, il s’était approché et avait regardé longuement ma petite bagnole cernée par deux modèles électriques dernier cri. Sa chemisette étriquée doublée de la monture en écailles qui mangeait son visage me confirmait ce que j’avais déjà compris : cette voiture était la sienne.
– Vous ne pouvez pas vous garer là.
– Comment ça, je peux pas me garer là ?
J’avais jeté un œil alentour. Le marquage au sol indiquait bien qu’il s’agissait d’une place et aucun panneau ne contredisait cette information.
– Non, tout le monde le sait. Cette place est devant ma maison. C’est moi qui me gare là. C’est tout.
Et tout le monde sait aussi que t’es un gros connard de merde ? T’as acheté la rue ? Abruti ! Plus courageuse à l’écrit qu’à l’oral et dotée d’une répartition à retardement, je n’avais évidemment pas prononcé ces paroles à voix haute. J’avais inspiré lentement, m’étais approchée de lui et sur un ton que j’avais essayé le plus neutre possible je lui avais demandé s’il pouvait avoir l’amabilité de déplacer sa putain de caisse à la con afin que je puisse récupérer ma petite voiture ridicule qui n’était pas alimentée par une batterie au lithium. Connard. C’était notre première rencontre et si depuis on n’est jamais passé dans une émission animée par Julien Courbet, c’est uniquement parce que Stéphanie m’a appris la méditation.
Toute la semaine dernière j’ai dû ronger mon frein. Après la pelouse, il a enchaîné avec sa haie, décimant probablement plusieurs familles de dizaines d’espèces d’êtres vivants. Quand il a sorti un pulvérisateur rempli d’un produit toxique quelconque, je fulminais derrière ma fenêtre comme une vieille pie réac qui, ses bigoudis sur la tête, regarderait, cachée derrière ses rideaux, des jeunes en train de foutre le bordel sur leurs bécanes débridées.
– Tu vas te gâcher tes vacances à cause de ce débile ?
Yvan, parce que, je ne vous l’ai pas encore dit, mais c’est bien lui mon mec, celui dont je vous avais raconté la rencontre dans mon roman, bref, il venait de me servir un verre et préparait le plateau de Backgammon sur l’îlot de la cuisine.
– Allez, viens ici et oublie-le cinq minutes. Tu devais pas réfléchir à un projet un peu plus constructif ?
– Je sais pas. Y a rien qui me vient.
Je venais de perdre une semaine entière à réfléchir à ce que je pouvais bien faire de mon été. Et un vide immense commençait à coloniser mon esprit, entachant mon moral ensoleillé de prof en vacances. Est-ce qu’il fallait que je fasse du sport ? Depuis que j’ai arrêté de fumer, même si mon mec me dit le contraire, mes fringues me répètent sans cesse que j’ai pris du poids. Ou peut-être que je pouvais me mettre au jardinage ou combler mes lacunes littéraires en lisant enfin Proust pour de vrai ? Je pouvais aussi réaménager la chambre de Louise, ça fait des mois que je veux en faire un bureau-chambre d’amis. Je pouvais aussi apprendre la couture, j’ai cette machine, héritée de ma grand-mère qui traîne dans le garage, c’est dommage de ne pas l’utiliser. Toutes mes élucubrations n’intéressaient absolument pas Yvan qui a quitté la cuisine quelques secondes pour revenir aussitôt, un bouquin à la main. Il m’a embrassée, s’est assis, laissant le livre dans mes mains. J’ai baissé les yeux, c’était un exemplaire de mon roman. Il m’a regardée et m’a souri.
– Y a rien qui te vient ? T’es sûre ? Tu crois pas qu’il est temps de te remettre à écrire ?
Content de son petit effet, il est allé mettre le concert de Vulfpeck sur les enceintes du salon, me laissant, seule, avec mon petit moment de gloire de 177 pages dans les mains. Je l’ai feuilleté machinalement sans vraiment m’attarder sur les centaines de phrases que j’ai produites il y a maintenant cinq ans. Cent-soixante-dix-sept pages… J’ai repensé à Flo qui, dans sa délicatesse légendaire, et alors que je ne lui avais pas demandé son avis, m’avait quand-même dit “Quoi, c’est tout ? Ecoute le prends pas mal hein, mais j’ai l’impression que t’as pas écrit la moitié du livre que tu voulais écrire”. Et si, finalement, elle avait raison ? Est-ce que j’avais vraiment tout réglé avec ce bouquin ? Est-ce qu’il ne méritait pas une suite ? J’ai tourné les pages jusqu’à trouver la première, celle qui contient la citation de Victor Hugo que j’avais choisie pour l’introduction de mon récit. “Ce livre est écrit beaucoup avec le rêve, un peu avec le souvenir. Rêver est permis aux vaincus; se souvenir est permis aux solitaires.” J’ai attrapé mon carnet et, à la plume, j’y ai recopié cette dernière phrase : “se souvenir est permis aux solitaires”.
à suivre…