i-jalousie

Le récit qui va suivre n’est que fiction. Toute ressemblance avec des personnes ou des situations réelles ne serait que fortuite.

Pourtant…

Je suis sûre que toi, tu vas te sentir visé.

Oui, toi.

Toi qui doutes, c’est ta nature – Toi qui trouves ton partenaire si extraordinaire que tu es persuadé que d’autres veulent le croquer – Toi qui es un suspicieux chronique – toi qui connais le pedigree de chaque likeur-Ou alors toi qui es de ceux qui posent leur téléphone face contre table. De toute façon, la plupart du temps, il est dans ta poche. On ne sait jamais…- Toi qui a déjà convoité l’assiette de ton voisin – toi qui me suis depuis quelques années et qui veut connaître la suite de l’histoire…

Mais, le récit qui va suivre n’est que fiction.

 

Ses cheveux défaits s’étalent sur l’oreiller. La flamme vacillante d’une bougie vanillée fait danser les ombres sur les murs. Il ramasse son tee-shirt et le lui lance avec un regard complice. Elle sourit. Il n’a pas besoin de lui demander si elle a joui, il le sait.

Il se dirige vers la platine et dispose le disque sur la face B. La voix de Solomon Burke résonne dans la chambre.

Son corps nu s’éloigne. Il actionne le robinet, l’eau commence à ruisseler, des vapeurs brûlantes envahissent la cabine. Il fait coulisser la porte vitrée. Elle se prélasse sous la couette. Leurs odeurs y planent encore. Elle émet un long soupir de plaisir et commence à se demander si elle ne le rejoindrait pas pour prolonger le moment. Cet instant suspendu, rien qu’à deux…

Vrrr-vrrr. Deux vibrations courtes et rapprochées. On n’est plus jamais seuls de nos jours. Son portable à lui. Elle tourne la tête vers la table de chevet. 

 

 – Tu écris sur quoi en ce moment ? Binôme vient de rentrer. D’un geste, je referme l’ordinateur. 

 – Euh… Je crois que j’écris sur la jalousie.

Il me regarde à la fois méfiant et interrogateur.

 – Tu “crois” ? C’est naze la jalousie.

 – Comme sujet  ?

 – Nan, comme sentiment…

 – Hum. Naze ou pas, c’est pas vraiment la question. Comme pour tous les sentiments, on ne contrôle rien… Tu as déjà ressenti ça ? De la jalousie ?

 – Non. Je suis pas jaloux. Etre jaloux c’est penser qu’on possède l’autre. Personne n’appartient à personne. Tu le sais bien.

 

Comment ça, il n’est pas jaloux ? Quand on aime on est jaloux, non ? Au moins un peu. Quand on est ensemble, on se désigne par un possessif que je sache ; Mon mec, ma compagne, mon amoureux, ma chérie… Ne possède-t-on pas une part de l’autre lorsqu’on lui offre son corps ?

Pas jaloux !

Très bien, c’est ma fiction.  Inversons les rôles pour voir.

Pas jaloux…

 

Vrrr-vrrr. Deux vibrations courtes et rapprochées. On n’est plus jamais seuls de nos jours. Son portable à elle. Il tourne la tête vers la table de chevet.

Qui peut bien lui écrire à cette heure-là ? Elle bosse beaucoup en ce moment. C’est probablement sa collègue. Oui, ce doit être sa collègue, elle devait lui confirmer une date. Mais si ce n’était pas elle ? Qui d’autre ? Il fait un rapide scan mental des hommes qui pourraient lui écrire à cette heure-ci. Impossible qu’il soit le seul à la trouver sexy.

Un minuscule coup d’oeil sur l’écran d’accueil ? Juste pour voir…

Elle fait des gargarismes sous la douche ; Elle est en train de se brosser les dents. Elle va bientôt éteindre l’eau et s’envelopper de son peignoir en éponge. Elle enlèvera ensuite, d’un geste lent et sensuel, les dernières traces de mascara avec un lait qui sent le bébé.

Cinq minutes. Tout au plus.

 

– Ok, il peut juste regarder le nom de l’expéditeur.

– Quoi ? Mais, tu lis derrière mon épaule ?

 

Binôme me tend une bière et s’installe sur le canapé.

– Je vais finir par le lire ton texte, non ? Et puis, il va te falloir une photo pour l’illustrer.

Clin d’oeil – bisou – il enchaîne :

– Ils sont en couple. Il peut regarder qui lui écrit. Ca peut n’être que de la curiosité. Moi je regarde ton téléphone quand il vibre. Mais pas en cachette, et pas pour te surveiller. Juste parce que je suis curieux. Ton texte ne parle pas de jalousie si tu veux mon avis. Il parle de confiance.

Sérieux, si on n’a pas confiance en l’autre, je vois pas l’intérêt de rester ensemble.

Cette dernière phrase rebondit comme un écho sur les parois de mon coeur. La confiance comme condition sine qua none à l’amour… Mais la confiance, c’est comme le respect, ce n’est pas un package distribué d’office au début de chaque relation, amoureuse ou non d’ailleurs. La confiance se construit et se nourrit au fil du temps.

Je me souviens de ces débats, il y a quelques années au sujet de la note de vie scolaire dans les collèges. Cette note reflétait le comportement de l’élève. Au début de l’année, avec tous ses manuels et son carnet de correspondance, il recevait un 20/20 de vie scolaire, des points lui étaient retirés en fonction des écarts de conduite. Charge à lui de garder la note maximale jusqu’à la fin de l’année.

Contrat de confiance. Bienveillance. Chaque  individu est considéré irréprochable, jusqu’à preuve du contraire.

 

Pourquoi regarderait-elle ce message ? C’est ridicule. Ils ne feraient pas l’amour de cette façon là s’il y avait une troisième personne dans leur histoire. C’est impossible. Elle perçoit le cliquetis de l’interrupteur de la salle de bain, une seconde plus tard, il apparaît, une serviette autour de la taille. Sa peau est encore humide. Il éveille toujours en elle le même frisson, le même désir et les mêmes craintes qu’au début d’une histoire d’amour. Cette peur excitante des premiers émois, quand on ne sait pas encore s’il y aura un lendemain.

 

Elle a déjà vécu des histoires d’amour sereines.

Elle s’ennuyait.

 

Il se glisse contre elle et l’embrasse tendrement.

Nouvelle vibration. Il se détourne. Lit le message. Ne dit rien. Parfaitement inconscient du bordel ambiant que le fameux message a déclenché depuis plusieurs minutes, dans sa tête à elle.

Il s’allonge auprès d’elle, la serre contre son coeur. Bercés par “Cry to me”, ils respirent au même rythme. Elle élabore une liste mentale de tous les petits gestes d’amour qu’il a eus pour elle aujourd’hui.

 

– Pourquoi est-ce qu’elle a autant besoin de se rassurer ?

– Parce qu’elle a peur ?

– La peur n’évite pas le danger… Et puis, qu’est-ce qui lui fait peur ? Tu décris un couple, visiblement complice, qui vient de faire l’amour. Elle devrait profiter de sa décharge d’endorphines et arrêter de cogiter.

 

Clin d’oeil – bisou – j’enchaîne :

– C’est ma fiction ou c’est pas ma fiction ?

 

Elle a toujours été un peu flippée: Une heure de retard, il a eu un accident. Une douleur inédite, ce doit être une tumeur. Les flics derrière elle, ce sera pour sa gueule… Imaginer le pire, comme ça, lorsqu’il se pointe, on est préparé. Elle n’est pas jalouse. Elle est méfiante. Et qui ne le serait pas quand on y réfléchit ? Dans un monde d’ultra-communication où nous avons, dans la poche, un fil invisible qui nous relie en continu avec la terre entière? Avant les années 2000, un jour peut-être nous serions tombés sur un numéro de téléphone griffonné à la va-vite sur un morceau de nappe en papier.

Aujourd’hui, on ne fait plus les poches de l’autre, on se fait son profil.

Internet est devenu la piste de danse sur laquelle tous les coups sont permis et elle ne peut s’empêcher de s’imaginer que sous ses yeux, à grandes lampées de coeurs rouges et de pouces bleus, une nana est peut-être en train d’essayer d’entamer une valse avec son propre partenaire.

 

– Tu as besoin d’une pause. On se ferait pas un ciné ? D’un geste expert Binôme sort son téléphone et lance son appli. histoire de balayer les bandes annonces…

– Chouette ! Un nouveau film avec Bérénice Bejo ! On regarde ?

Intéressant ce jeu… Le temps d’un dîner, une bande d’amis fait le choix de la transparence numérique. Tous les téléphones sont posés sur la table et chaque message reçu doit être partagé à voix haute avec toute l’assemblée…

Fortuite.

Je me sens visée. Et je me sens aussi moins seule. Je n’ose pas regarder binôme dans les yeux.

Silence.

Au bout de quelques secondes pourtant, il me regarde et sans même que je ne lui pose la question il me dit en souriant :

– Je ne pourrais jouer à ce jeu que si tu es dans la même pièce que moi.

Clin d’oeil – bisou – Snap.

 

Son réveil vient de sonner. Elle l’embrasse tendrement sur le front. Quand elle le regarde dormir, elle croit deviner quel était son visage d’enfant. Elle sourit. Elle se dirige vers la cuisine et met la bouilloire en marche en route.

Le bruit du grille-pain le tire du sommeil. Il tend son bras, caresse la place laissée vide. Il ouvre un oeil. Un rayon de soleil traverse le volet en bois, éclairant subtilement l’objet maléfique. Il se redresse et sans le saisir, active l’écran d’accueil et pose son doigt sur l’icône des messages.

 

Le récit que tu viens de lire n’est que fiction. Toute ressemblance avec des personnes ou des situations réelles n’était que fortuite.

Pourtant…

Je suis sûre que toi, tu t’es senti visé.

Oui, toi.

Alors maintenant tu peux me le dire… C’était quoi ce message ?

2 comments for “i-jalousie

  1. Lola
    novembre 8, 2018 at 1:07

    Comme un sentiment de vécu

  2. novembre 8, 2018 at 10:23

    « Le récit qui va suivre n’est que fiction. Toute ressemblance avec des personnes ou des situations réelles ne serait que fortuite. » 😉

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